WANG

BING

SILENCE(S)

«Pendant trente ou quarante ans on a montré au public chinois des propagandes... et maintenant, sous couvert de divertissement, ce que l’on montre est encore pire»

Année après année, le cinéma de Wang Bing affirme et déploie sa force dans la conception, non pas d'un miroir, mais d'un contrechamp, s’efforçant d'offrir et de visualiser ce que l’Histoire dissimule sournoisement. C’est ainsi, en appréhendant et filmant la vérité telle qu'elle lui apparaît, sans y chercher un sens précis ou en y apposant le ton condescendant d'un commentaire mal avisé, que le cinéaste parvient à construire et reconstruire le réel ; à travers des images qui, dans leur vocation à n’être que de simple témoins, subliment le monde et les êtres qui le peuplent... 

 

Wang Bing filme depuis quinze ans une Chine qui s’étiole ou à vrai dire, qui n’a jamais réellement prospéré. Dressant le portrait de personnages dont il se fait complice, pénétrant leur intimité pour capter l’indicible, son cinéma s’attarde sur les marges : les prisonniers modernes, sans cage ni véritable geôlier. Des métrages fleuves qui offrent la parole à ceux que l’on enferme dans le silence, s’acharnant à leur rendre leur individualité. Une dialectique de l’âme, de l’Homme. Et c’est dans ces images, ces instants que Wang Bing, éternel athlète de la prise de vue, s’entête à mettre un doigt sur un traumatisme indélébile : la condamnation à vivre. Vivre pour le travail, vivre pour survivre. Des hommes, des femmes, des familles taciturnes dont le seul espoir qui guète est encore le rêve. Car oui, Wang Bing sait capturer l’exact instant où ses sujets savent encore deviner les quelques débris de liberté qu’il leur reste : la nuit, le sommeil, l’impatient abandon au rêve. 

par Léolo Victor-Pujebet

Il y a quelque chose de systématiquement marquant dans vos films, ce sont vos premiers plans. Ici, dans votre nouveau film Argent Amer, des montagnes un soir d’été.

Généralement le plan d’ouverture de mes films correspond bien sûr aux prémisses de l’aventure cinématographique que je m’apprête à dévoiler. Il s’agit de présenter des personnages, de créer une rencontre entre le spectateur et les êtres que je filme. En ce qui concerne Argent Amer, j’ai fais la connaissance des trois jeunes sur qui ouvrent le film dans leur village natal, c’était à la tombée de la nuit, tout près de chez eux. Il y avait quelque chose de très beau. Dans l'atmosphère. Tout autour de ces personnages. Derrière eux, je devinais la montagne et ses vallées. Ils étaient juste là, dans ce cadre somptueux et habité. J’ai choisi de les entendre avant de les montrer. Filmer leur environnement avant de les filmer eux. On a fait connaissance à ce moment là. Et pour moi c’était le départ de quelque chose d'unique. J’avais envie d’en faire part au public, être sincère en montrant ce qui constituait pour moi une véritable rencontre. Je fais toujours attention à cela, à marquer constamment sur la pellicule cet instant ou je rencontre mes personnages. Ça ne peut qu’être le premier plan. Je suis content que vous vous soyez penché sur la question.

Vos films partent donc sur une émotion, celle d’un cinéaste à la rencontre de ses personnages.

Pour moi ce premier plan est très important dans le sens où il exprime tout d'abord la manière dont je vais me positionner. Il est ensuite nécessaire, d’emblée, que le spectateur comprenne qu’il va avoir accès à quelque chose de direct, de sincère. Quelque chose de réel. J’essaye de lui prouver qu’il n’y a aucune volonté de brouiller les pistes : que je montre les choses telles qu’elles sont. A ce titre il est donc essentiel que mes films démarrent sur une émotion véritable qui est la mienne, et comme nous le disions : une rencontre.

Comment faites-vous pour vous glisser aussi subtilement dans ces moments intimes que vous filmez ? N’avez-vous jamais semblé intrusif ?

Il est important d’être très clair avec soi-même quand on aborde le filmage et qu'on s’apprête à l'exercice, en faisant face aux gens et à l’environnement en question. Il faut avoir conscience du lieu et des personnes que l’on filme. Et si on est au clair avec cela, le spectateur va être introduit de façon naturelle dans cet univers. En étant clair avec soi-même, on est clair avec les autres. Mes personnages savent que je ne suis pas là pour porter un jugement sur ce qu’ils font, sur ce qu’ils disent. Que je ne suis qu’observateur. Alors les choses se font naturellement.

Il paraît que vous ne leur donnez jamais aucune explication sur le film que vous tournez.

Effectivement, je ne dialogue quasiment pas avec les gens que je filme. Je ne dis rien sur mon travail. Ce qui est important dans les échanges que l’on peut avoir, c’est avant tout l'humanité. Un être humain face à un autre être humain. Nous n’échangeons pas avec des mots, mais avec notre rapport aux choses. La valeur que l’on donne à la vie et aux rencontres. Les histoires et les détails de notre profession n’ont pas leur place ici, elles atténueraient toute spontanéité et toute approche du réel. Par contre il y a quelque chose pour moi qui est essentiel, c’est le respect mutuel. Et quand je m’introduit dans l’intimité d’une famille, je ne leur ment pas sur ce que je fais. Je ne suis jamais dans le jugement comme je le disais. Je n’ai pas d’avis sur la réalité que je perçois. Ce n’est pas quelque chose qui me questionne et qui m’anime sur le moment. Alors bien entendu je fais des constats, mais il n’y a pas de jugement qui se glisse entre moi et les gens que je filme. Il n’y a qu’une caméra qui capture ce que je vois. En toute simplicité. Et cela se passe de commentaire et d'explication.

"Aujourd’hui, plus que jamais, je me rend compte que les blockbusters sont les nouveaux films de propagande"

C’est justement ce que je juge important dans votre oeuvre, vous mettez un point fort sur la vérité et l’offrez de façon presque « innée ».

Il est vrai que quand j’ai commencé à aborder le cinéma, il était très clair que je ne voulais pas entrer dans un tel système. Et quelque part, instinctivement, je savais ce que je voulais faire. Alors on peut parler d'inné. Une fois diplômé, je ne suis pas allé travailler dans un studio, ou à la télévision, mais de façon totalement indépendante. Alors bien sûr, le pays évolue, mais l’état actuel des choses demeure similaire et les films de propagande existent toujours. Pire encore, il y a maintenant les films commerciaux... Où là, ce n’est pas la vérité qui est au centre de tout mais le faux et la bêtise ! Le seul but est de divertir le public par tous les moyens, peu importe ce qu’on leur raconte et la manière dont on leur raconte. Quand on voit la logique des récits et des histoires qui sont mises en oeuvre dans ce genre de films, l’éventuelle réflexion qu’il y a derrière, je me pose vraiment des questions... Pourquoi faire de tels films ? Aujourd’hui, plus que jamais, je me rend compte que les blockbusters sont les nouveaux films de propagande. Au service d’une certaine vision de la société. Souvent on entend dire en Chine que le public ne trouve pas d’intérêt à voir la vérité à l’écran. Mais finalement quelle est la réalité ? Pendant trente ou quarante ans on a montré au public chinois des propagandes... et maintenant, sous couvert de divertissement, ce que l’on montre est encore pire. On descend dans la vulgarité la plus totale. Plus aucune valeur de la vie, des autres et de soi. Plus d’éthique et de morale. Tout est mis à bas avec une grande allégresse. L’argent et les biens sont sacralisés. Des dictats prennent forme, sur ce que doit être la beauté et le bonheur… Et ce sont ces films qui forgent un type de spectateur. Mais quel choix ont ces spectateurs ? Les salles sont aux mains du gouvernement. C’est lui qui décide ce qu’il va montrer ! Et après on ose dire que les chinois n’aiment pas regarder tel ou tel type de films… Alors que dès le début on les a forcé à s’abrutir devant ces absurdités ! Effectivement, aujourd’hui, si ces spectateurs venaient à voir mes films, ils ne comprendraient pas. Le gouvernement leur a volé les clés de lecture. Mes films n’ont pas droit d’aller en salle. Mais quoi qu’il arrive, je ne rentrerai jamais dans ce fonctionnement là. Je continuerai de filmer la réalité. Je n’ai pas besoin d’argent pour travailler, je n’ai besoin que d’une caméra et d’une conscience. Je travaille en accord avec moi-même. Avec mes traditions, mes convictions et ma façon de concevoir le cinéma et la vie. C’est ainsi que je trouve ma liberté de cinéaste.

Vos films enregistrent une certaine vérité de la Chine contemporaine, vous construisez la mémoire d’un peuple. Quel regard porte le gouvernement chinois sur votre oeuvre ?

(Rires) Je suis incapable de vous le dire. Je n’en sais rien ! 

Parce que vous filmez tout de même des réalités assez obscures, on pourrait imaginer le gouvernement dans une volonté de dissimulation…

De mon point de vue, ce n’est pas la face obscure de la Chine mais son vrai visage. Sa face concrète. Ce qu'ils en pensent, je n'en sais rien et je ne m'en préoccupe pas.

Mais obscure pour le gouvernement, quand même. Ce doit être bien loin de la réalité qu’ils souhaitent exporter à l’international… Ou exploiter au sein même du pays…

Ah. Effectivement. (Rires) Mais le regard qu’ils portent sur mes films, c’est leur problème. Moi la seule chose dont je peux parler, c’est ce qui m’importe et encore une fois, il s'agit de filmer des choses concrètes, des gens concrets. Voyez-vous, je serais complètement incapable de filmer une non-réalité. De transformer un besoin narratif en fiction. Je suis quelqu’un d’ordinaire dans ce pays. Au même titre de tous les gens que je filme. Je ne suis qu’un élément. Et j’ai la conviction que ce que je suis en devoir de faire, c’est de rapporter la vérité qui se cache dans ce pays. Peu importe la façon dont cela est perçu par le gouvernement. Mais sachez que je fais aussi cela pour me démarquer d’un cinéma qui, pendant trop longtemps, bien trop longtemps, a été au service de la propagande.

"Je ne veux pas raconter des histoires, mais l’Histoire elle-même"

Les vingt premières minutes d’Argent Amer présentent des personnages en transit. Ils voyagent d’un espace à un autre. Le thème du film est évoqué : où vont-ils ?

En fin de compte, c’est un problème lié au destin des individus. Leur vie est limitée par beaucoup de choses, on constate à quel point il est difficile, (si ce n'est impossible) de sortir de sa condition sociale, d’un certain environnement et d’une certaine réalité établie lorsqu'on ne naît pas entièrement libre. Les conditions que connaissent ces jeunes, dans leur province natale, sont les même que celles qu’ils vont subir en migrant vers d’autres paysages économiques. Le travail sera tout aussi pénible. La vie sera tout aussi dure. Quelque soit la distance que l’on va parcourir, on retrouvera la même chose. L’activité peut-être différente, l’environnement aussi, mais pas les conditions dans lesquelles nous sommes cloîtrés. Je filme des prisonniers économiques ! L’action que ces personnes peuvent avoir sur leur propre destin est réellement limitée. J'ai bien peur qu’où qu’ils aillent, ils se retrouveront au même endroit...

Il y a dix ans vous avez déclaré inquiet, lors d’une interview « Je ne sais pas à quoi va ressembler ma vie professionnelle dans dix ans. La société chinoise est confrontée à toutes sortes de contradictions qui risquent de soulever des problèmes un jour ». Où en êtes-vous, Wang Bing ?

Je suis comme mes personnages, rien n'a changé. Je suis toujours cinéaste, je fais toujours le même type de cinéma. Je me rend simplement compte que je suis comme les personnages de mes films. La question est maintenant de savoir combien d’années encore je vais pouvoir faire ce que je fais. Et quelles sont les limites de mon endurance.

Les chinois n’ont donc jamais pu voir vos films…

(Rires) Non, ils n’ont aucune opportunité de voir mes films. Et ce qui me désole, ce n’est pas tant que la vérité leur soit cachée, étant donné qu’ils la vivent au jour le jour et qu'elle n'a aucun secret pour eux, mais plutôt qu’ils soient totalement inconscient de l'existence même d'une autre forme de cinéma…

A la base de tout ça, l’argent. Vous dites d’ailleurs souvent que son pouvoir est infiniment plus fort que celui de la politique.

(Rires) En politique on t’oblige à faire quelque chose et si tu n’obéis pas, on te menace. Par contre si on te donne de l’argent, tu l’accepte parce que tu es tout content. C'est formidable ! Tu as soudainement une très bonne impression de la personne qui te l’a donné. Et du coup tu ferme les yeux sur ses idées… C'est aussi simple et cruel que ça.

Pour revenir à votre oeuvre et votre rapport à la réalité, vous vous êtes tout de même essayé à la fiction. Et si l’on perçoit vos documentaires comme peintures de la Chine au présent, on devine cette unique fiction comme moyen de déceler ses prémisses…

Ce que vous dites est intéressant mais comme vous l’avez remarqué, je n’ai fais qu’une fiction. Pour moi, cette expérience m’a prouvée à quel point cette forme de cinéma demande véritablement des moyens plus importants. Mais je ne bénéficie bien évidemment pas de ces conditions. Et au vu des histoires que j’aimerai aborder, je peux être certain de n’obtenir aucun soutien en Chine. Seulement des contraintes et des bâtons dans les roues. Quand on voit que ma fiction m’a demandé cinq années de travail, on peut facilement se dire qu’en continuant dans cette direction, je n’aurai tourné dans ma vie que trois films et serai totalement sur la paille… La fiction ne me convient pas. Vous savez, j’ai fais le choix du documentaire de façon très pragmatique. Ça ne demande aucun moyen financier, on peut travailler seul. Quand j’étais aux beaux arts, je faisais des études de photo, de prise de vue. Je me baladais, je saisissais des choses. C’est mon outil, ma méthode, celle qui me convient le mieux. Je ne veux pas raconter des histoires, mais l’Histoire elle-même. Le documentaire est ce qui me permet de m’en approcher le plus possible.

"J'ai bien peur qu’où qu’ils aillent, ils se retrouveront au même endroit"

Argent Amer, Wang Bing

Actuellement au cinéma.

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