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L'HEURE PASSÉE AVEC RAHIM REDCAR

Dernière mise à jour : 28 déc. 2025

DIALOGUE • TRAJECTOIRES

VENDREDI 19 DÉCEMBRE 2025

STUDIO MAGMA


Pour son cycle radiophonique en partenariat avec Studio MAGMA, HORSCHAMP convie Rahim Redcar à une longue conversation hors format avec Léolo Victor-Pujebet.


Une traversée attentive de ce qui, dans son travail, relève moins du récit que du passage : le rapport à l’invisible, la création comme expérience de transformation, les présences - artistiques, spirituelles, intimes - qui accompagnent et déplacent le geste.





Douleur changeante, montante. Je pense ouvrir par cette matière, parce qu’elle porte déjà tout, parce qu’elle porte la question du temps, et parce qu’elle porte la question de la transformation, parce qu’une douleur qui change, qui monte, qui se déplace, qui recommence, qui insiste, dit quelque chose de la vie au travail en nous, dit quelque chose de l’être comme devenir, et dit aussi quelque chose de l’art lorsqu’il cesse d’être un objet posé dans le monde pour redevenir une expérience, une expérience intérieure qui prend la forme d’un son, d’une phrase, d’un souffle, d’une vibration, et qui engage le corps entier, la mémoire, la honte, la fierté, le désir, la fatigue, l’élan, la prière silencieuse que chacun porte en soi sans toujours oser la nommer. Pain shifting, rising, et tout de suite, dans cette oscillation du langage, dans cette traverse entre deux langues, je reconnais une vérité de ton geste, une vérité qui concerne la manière dont le temps imprime les êtres, la manière dont le monde dépose en nous des traces, la manière dont ces traces se recomposent en formes, en musiques, en visions, en gestes, et la manière dont une existence peut accepter de se construire à partir de ces dépôts sans chercher à les rendre propres, sans chercher à les rendre immédiatement lisibles, en laissant la complexité demeurer comme une densité et plus comme un décor.


Le temps, ce soir, c’est lui que je voudrais suivre, le temps sous le prisme de la transformation, le temps comme atelier, comme chambre de métamorphoses, le temps comme matière qui change la forme de ce que nous croyons être, le temps comme expérience du passage, car ton œuvre me semble porter cette idée avec une rigueur nouvelle, l’idée que l’identité ressemble davantage à une traversée qu’à une définition, l’idée que le sujet se constitue par couches, par déplacements, par recommencements, par ruptures, par loyauté aussi, et que la création devient l’un des lieux où ce mouvement se rend audible, presque visible, comme un courant souterrain qui affleurerait soudain… et c’est là que je sens une parenté très intime avec ce que Didier Eribon conceptualise lorsqu’il parle de sociobiographie, ce point où une existence devient intelligible à la lumière des forces sociales qui la traversent, des assignations, des verdicts , des places, des portes fermées, des portes entrouvertes, des fuites, des renaissances, et en même temps, ce point où l’on reprend la main, où l’on reformule une origine, où l’on s’accorde une naissance qui vient d’une rencontre, d’un choc, d’une lecture, d’une nuit, d’une musique, d’une phrase entendue un jour et qui demeure des années comme un noyau incandescent, et je pense à cette manière que nous semblons partager, d’être constitué par des événements collectifs et des figures tutélaires, par des fantômes vivants, par une généalogie qui n’est pas une généalogie de sang, une généalogie de paroles, de gestes, d’œuvres, de vies devenues possibles parce qu’elles ont été risquées.


Cette généalogie, tu la portes à ta manière, avec une précision d’artiste et une pudeur de survivant, et j’y entends Genet, non comme référence, mais comme présence, parce que Genet a écrit avec une loyauté qui engage la totalité d’un être, une loyauté à la marge, aux parias, aux existences exposées, aux corps rendus visibles par la violence sociale, aux vies qui apprennent à faire de la honte une matière de style et une matière de pensée, et ce qui m’ébranle chez Genet, ce qui m’ébranle chez toi aussi, c’est cette manière de transformer l’abjection en grandeur sans l’orner, cette manière de faire tenir une dignité qui ne vient d’aucune autorisation, qui vient d’une décision intérieure, une décision esthétique, une décision éthique, une décision du langage, une décision du corps, et c’est ici que le politique cesse d’être un thème, pour devenir une qualité d’existence, une manière de se tenir, une manière de refuser les simplifications, une manière de porter dans la forme le poids du monde, et me vient alors Kushner, Angels in America, cette façon de faire entrer les anges dans l’Histoire, de faire entrer l’invisible dans le politique, de faire entrer la visitation dans la catastrophe, et je comprends que ton opéra, ton geste opératique, ne relève pas d’un décor grandiose, mais d’une nécessité, il relève d’un besoin de donner une forme assez vaste pour accueillir ce qui déborde des mots.


Je voudrais parler de mysticisme en des termes qui n’appellent aucune croyance, en des termes qui appellent une expérience, une expérience de l’invisible comme force, comme présence, comme énergie, comme onde, car le son porte cela depuis toujours, le son touche sans prendre, le son traverse sans laisser de preuve stable, le son agit au niveau où les concepts deviennent insuffisants, et cela explique peut-être, profondément, le choix de la musique lorsqu’on connaît le théâtre, le choix de la musique lorsqu’on sait l’adresse, la scène, le texte, car la musique permet d’approcher ce point où quelque chose se passe sans se laisser réduire, une visitation sans doctrine, une prière sans église, et lorsque tu écris, lorsque tu chantes, lorsque tu produis, je sens un e attention à ce point presque jungien où l’inconscient travaille, où l’ombre devient matériau, où les associations, les rêves, les visions, cessent d’être des anomalies et deviennent des chemins, Jung a donné une langue à cette aventure intérieure, il a donné une langue à l’individuation, à ce mouvement par lequel un être cesse de vivre par morceaux dissociés et cherche une forme d’unité vivante, plus comme résultat, mais comme trajet, un trajet risqué, un trajet exigeant, un trajet qui demande d’affronter ce qui résiste en soi, ce qui demeure obscur, ce qui demeure chargé de peur, de honte, de désirs étrangers, et j’entends dans ta musique cette volonté de poursuivre ce travail, de s’y tenir, de ne pas le réduire à une victoire narrative, de laisser la traversée demeurer la traversée.


Et puis il y a le geste, et je veux prendre le temps du geste, parce qu’il dit une philosophie, parce qu’il dit une morale, parce qu’il dit une métaphysique, cette décision de se lever à peine le jour levé, de travailler dans un état de disponibilité extrême, de donner à la première prise une valeur d’acte, de laisser la voix être la voix du moment où elle surgit, de laisser l’imperfection demeurer comme trace de vérité, et ce geste, je l’entends comme une exigence d’honnêteté, une exigence proche de ce que Nietzsche demandait à l’art lorsqu’il le pensait comme activité métaphysique de la vie, l’art qui ne divertit pas, l’art qui engage, l’art qui demande une mise à nu, l’art qui exige un courage de forme, l’art qui porte une volonté de dépassement, un dépassement qui ne vise aucune domination, un dépassement qui vise l’intensification d’une existence, le surmontement de ce qui retient, de ce qui asservit, de ce qui fait vivre à genoux, ce surmontement dont Nietzsche a fait une force d’appel, une invitation à devenir, une invitation à se créer, à faire de soi une œuvre sans cesser d’être vulnérable, et je reconnais cette invitation dans ta manière de tenir ensemble la puissance et la fragilité, la scène et la solitude, l’excès et la précision, cette manière de porter la grandeur comme une charge, comme une responsabilité intérieure, comme une loyauté.


Certaines chansons deviennent des lieux dans une vie, des paysages où l’on accepte de flotter dans l’indéterminé, des chambres où l’on dépose des formes anciennes de soi, des affirmations qui portent en elle seules la solitude et la brûlure et l’élan, des lignes d’honnêteté tenue jusqu’au bout, et dans cette constellation, j’entends une question qui revient, une question qui revient avec la régularité d’une marée, qu’est-ce que toucher quelque chose, qu’est-ce que toucher une vérité sans l’épingler, qu’est-ce que toucher un amour sans le réduire à une possession, qu’est-ce que toucher une lumière sans en faire une morale, et j’en reviens à la solitude, à ne pas considérer comme isolement, mais comme chambre, cette chambre secrète où le monde entre sans prévenir, où le monde laisse ses traces, où les rencontres demeurent, où les morts demeurent, où les fantômes demeurent, où les anges demeurent, et je comprends alors que les anges peuvent être entendus comme des formes de présence qui accompagnent la transformation, des figures qui signalent le passage, des éclats qui apparaissent lorsque l’être se tient au bord de ce qu’il connaît, et je comprends aussi que la langue, à cet endroit, devient fragile, parce que l’invisible réclame une autre manière de dire, une manière d’accueillir, une manière de laisser venir, une manière de laisser le son parler là où la phrase se brise.


Je veux finir en allant vers l’amour véritable, parce que tout y conduit, parce que la transformation, le temps, la vérité, l’honnêteté, le geste pur, la généalogie, la solitude, les anges, tout cela converge vers une seule question, la question de ce qui reste quand tout change, la question de ce qui demeure vivant quand les formes se déplacent, la question de ce qui tient, et l’amour véritable, pour moi, appartient à cette catégorie rare des forces qui ne décorent pas une vie, mais qui la structurent, qui la mettent à l’épreuve, qui la rendent plus exigeante, qui obligent à une honnêteté radicale, à une présence. Qui obligent à une loyauté intérieure, et c’est ce que je viens chercher ce soir avec toi, une parole qui accepte la longueur, la complexité, la densité, une parole qui accepte de suivre le mouvement sans le clôturer, une parole qui accepte de dire le temps, la transformation, la solitude, la visitation, l’amour, avec cette rigueur sensible que ton œuvre a déjà rendue possible, et avec cette conviction que l’art, lorsqu’il se tient à ce niveau d’exigence, devient une force de liberté réelle, une force de transcendance, une force de vérité, une force de vie.


Léolo Victor-Pujebet


Photos N&B © Mathieu Morel / Couleur © Andrea Bordes


L'HEURE PASSÉE | HORSCHAMP x Studio MAGMA.



CONVERSATION AVEC RAHIM REDCAR


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