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Emmanuelle Bercot "Le mystère crée une addiction"

08.05.2017

 

À l'occasion du Festival des Busters 2017 sur le thême "Un air de Jeunesse et d'Obsessions", Léolo Victor-Pujebet et Mathieu Morel recevaient Emmanuelle Bercot en masterclass autour de son film "Backstage", avec notamment Islid Le Besco, Emmanuelle Seigner et Samuel Benchetrit.

 

 

« La jeunesse, on ne peut pas dire que c’est un sujet, mais c’est un monde qui inspire mes films depuis mon premier court métrage et jusqu’à aujourd’hui »

 

 

J’ai l’impression que l’alliage « un air de jeunesse et d’obsession » (NB : Thème de l’édition 2017 du Festival des Busters) s’accorde particulièrement à votre filmographie.

 

Je ne vous contredirai jamais Léolo ! Je suis particulièrement d’accord avec ça. La jeunesse, on ne peut pas dire que c’est un sujet, mais c’est un monde qui inspire mes films depuis mon premier court métrage et jusqu’à aujourd’hui, avec peut-être une exception pour la fille de Brest. C’est un monde que je ne me lasse pas d’explorer. L’obsession aussi, que l’on retrouve par ailleurs dans la Fille de Brest. Ces thèmes parcours mon travail, sous des angles différents. Notamment amoureux, presque psychotique : la cristallisation que nous pouvons faire sur quelqu’un. Et l’obsession car je raconte beaucoup d’histoires d’amour impossible et on sait bien à quel point cela peut créer de l’obsession.

 

 

Backstage est un film sur le fanatisme. Vous-même, avez-vous été fan ? Quelles étaient vos idoles lorsque vous étiez adolescente ?

 

Justement, je n’ai jamais été fan. Et c’est probablement la raison pour laquelle j’ai eu envie de faire ce film, pour comprendre. Pour tout vous dire, deux choses sont à la source de ce film. D’une part, c’est une émission qui passait à l’époque, il y a douze ou treize ans maintenant, qui s’appelait « Stars à domicile ». Je regardais cette émission car j’ai toujours regardé la télé-réalité comme une sorte d’objet d’étude sociologique. Je ne sais pas si certains d’entre vous regardaient cette émission, mais c’était le même principe que l’introduction de « Backstage ». On fait débarquer l’idole d’un enfant ou d’un adolescent, directement chez lui. Ce qui est évidemment un choc terrible. Ce qui de mon point de vue est tout aussi terrible, voire d’une violence extrême, c’est que l’idole ne vas évidemment pas s’installer sur place. Alors elle repart. Laissant ces enfants et ces adolescents fans, dans un vide vertigineux. J’étais très intrigué par ce processus et cette violence que l’on imposait à ces jeunes gens. Je voyais ça comme un viol. La deuxième chose qui m’ait inspiré ce film, c’est un petit reportage que j’ai également vu à la télévision. Vanessa Paradis sortait d’un aéroport. On y voyait des fans en transe, en larme, presque en train de perdre connaissance.  Je me suis dit : qu’est-ce qu’il se passe dans leur tête ? Et le film est partit de cette idée : que se passe-t-il dans la tête dans ces gens-là ? Je sentais qu’il y avait de l’admiration, mais aussi beaucoup de souffrance, des problèmes d’identité et d’estime de soi. J’ai voulu fouiller ça plus profondément. 

 

 

Etant vous-même une artiste reconnue, pour votre carrière de réalisatrice mais aussi d’actrice, avez-vous fait l’expérience du fanatisme, avez-vous de fans encombrant ?

 

Oh oui ! (rires). Et c’est quelque chose que je trouve effrayant. De façon générale, je trouve que la notoriété est quelque chose d’effrayant. Même si en ce qui me concerne il s’agit d’une notoriété très relative, très petite (les gens dans la rue sont toujours extrêmement généreux et très gentils), il m’arrive de me sentir agressé dans ma vie privé. Quand on se promène, quand on est avec sa famille, on a envie d’être personne. Aussi, j’ai ce qu’on appelle aujourd’hui des stalkers. Des malades mentaux. Et ça fait très peur.

 

 

Le sujet du film est aussi le star-système et ce qu’il représente. Est-ce qu’on peut dire que les célébrités sont le mont-olympe de notre époque ?

 

Oui. Mais les choses ont beaucoup changé depuis que j’ai fait ce film, il y a treize ans. Notamment à travers les réseaux sociaux qui étaient alors beaucoup moins puissants. D’ailleurs je pense qu’aujourd’hui je n’aurais pas refait ce film, car toutes ces choses passent désormais par internet et il aurait fallu mettre en scène ces nouveaux éléments, et ça ne m’aurait pas vraiment intéressé. Le fanatisme existe de tout temps. Il est aujourd’hui décuplé par les réseaux sociaux mais cela le rend plus virtuel. Tout le monde peut exprimer son fanatisme. On peut suivre son idole, voir sa tête au réveil et à peu près tout ce qu’elle fait. Je pense que cela crée moins de fantasme. A l’époque, il y avait encore le mystère. Le mystère crée une addiction. Avant, pour nourrir cette addiction il fallait voir la célébrité, la toucher, lui parler et si possible, entrer dans sa vie. La vampiriser. Il y en a surement encore, mais ces choses ont un peu disparu, atténuées par les réseaux sociaux.

 

 

 

 

« quand je fais un film, je ne sais pas très bien ce que je fais et je suis incapable de théoriser dessus et de l’analyser. »

 

 

Vous parlez de vampirisme, est-ce que Backstage est un film de vampire ?

 

Vous savez, quand je fais un film, je ne sais pas très bien ce que je fais et je suis incapable de théoriser dessus et de l’analyser. Mais je me souviens très bien qu’à la sortie du film (qui avait plutôt bonne presse malgré qu’il n’ait pas marché commercialement) une journaliste de Télérama avait fait un long article autour du fait que Backstage était un film de vampire. Je n’en avais pas du tout conscience, mais elle avait raison. Les choses vont très loin, j’ai pris un prototype de femme très excessif, j’ai voulu pousser les choses à leurs extrêmes. Faire le portrait d’une femme proche de la folie.

 

 

Mais il n’y a pas que la jeune femme, tout le staff de la célébrité en question semble la vampiriser.

 

C’est toute la question de ce qu’est une star, comment on le devient. Je pense qu’on peut devenir star sans le vouloir, être projeté quelque part où on se s’attend pas du tout à être. Puis il y a ceux qui veulent être star et qui ont tout mis en place dès le départ pour le devenir, et qui y parviennent. Dans tous les cas, une fois atteint ce statut d’icône, il y a tout un processus marketing et un staff qui se mettent à l’œuvre pour maintenir cette place de célébrité aux yeux des autres. Dans le film, cette fameuse place avant tout par le mystère, la création d’addiction et de manque. Le fait de rendre les gens drogués. En France, les modèle de ce type sont assez rares, mais s’en m’en cacher, je me suis beaucoup inspiré de Mylène Farmer. Je ne sais pas vraiment où elle en est aujourd’hui, j’avoue que je ne suis plus sa carrière. Mais pendant des décennies, elle a été la personne en France qui suscité le plus de mouvement de fanatisme. Je n’ai pas analysé de fond en comble son travail, mais j’ai étudié les choses sur lesquelles elle joue, ses textes très noirs et mortifères, qui visiblement attirent une certaine catégorie de population. J’ai eu la chance d’avoir accès à ses lettres de fans. Ça a été la matière documentaire la plus forte et la plus utile pour le film. Il y a bien sûr des gens qui se contentent de « je vous adore, c’est super ce que vous faites, continuez ! ». Mais il y a aussi des gens dont on comprend qu’il n’y a pas de vie en dehors de Mylène Farmer. Ils n’attendent qu’une chose, c’est de la rencontrer. S’ils ne la rencontrent pas, ils vont se tuer. J’ai lu beaucoup de lettre de fan que je qualifierai donc de « psychopathe ».  Je me suis donc inspiré de ce qu’elle suscité chez ces jeunes. Johnny Halliday a beaucoup de fans. Mais ils n’ont pas la folie des fans de Mylène Farmer. C’est unique en France. Un fan de Mylène Farmer a quand même tué quelqu’un dans une maison disque !       

 

 

 

Vous dites avoir fais ce film pour essayer de comprendre ce phénomène et ces personnes. Les avez-vous compris ?

 

Oui je crois. Pour être proche de ses personnages, il faut réussir à s’identifier. J’ai beaucoup de mal à m’identifier au personnage du film, mais en même temps, je comprends cette perte d’identité totale. Ces personnes trouvent leur raison d’être en se projetant dans une personne qu’ils estiment être au sommet de la vie. Ces personnes ont bien souvent des histoires douloureuses, une grande vulnérabilité, un manque d’identité qui ne s’est pas construite de façon équilibrée. Ils trouvent leur béquille auprès d’une star. Je crois que cela rend extrêmement malheureux. C’est mortifère. La vérité, et c’est ce que raconte que le film, c’est que nous n’avons pas accès aux stars. Il n’y a pas de contes de fées, ou très peu. Dans « Backstage », elle réussit à s’introduire dans la vie de sa célébrité… Mais elle va y laisser tellement de sa santé mentale, bien plus encore que lorsqu’elle ne l’avait pas rencontré. A titre personnelle, je pense qu’il ne vaut mieux pas rencontrer les gens que l’on admire énormément. Ça peut paraitre bizarre de dire ça, car j’ai tourné avec des gens que j’admire. Mais il en est d’autres, qui sont au Panthéon de mes rêves, je ne veux pas les rencontrer. J’ai peur que tout s’effondre, qu’un schéma construit depuis l’enfance devienne une déception. Je préfère conserver l’émerveillement que j’ai pour certaines personnes, la vision qui passe à travers l’écran, plutôt que leur condition d’être humain. C’est dangereux de rencontrer les personnes que l’on admire, on y perd beaucoup de ses idéaux, de ses illusions. Il faut conserver ses idéaux. 

 

 

Il ne faut pas forcément réaliser ses fantasmes.

 

Absolument !

 

 

Pourquoi Isild le Besco ?

 

Ma relation avec Isild le Besco est très particulière. Je l’ai connu lorsqu’elle avait 13 ans. J’ai fait quatre films avec elle. Au début de ma carrière, elle était comme mon double. D’ailleurs à l’époque, quand je n’avais pas la même tête que maintenant (rire), beaucoup d’articles parlaient de notre ressemblance physique. On voyait dans mon travail avec Isild une projection de moi-même. De mon côté je n’ai jamais vécu les choses comme ça. Mais en tout cas j’ai effectivement trouvé mon double ! A tel point que je ne concevais pas de faire un film sans elle, ça ne m’intéressait pas du tout. Elle était ma source d’inspiration. J’ai aujourd’hui résolu le problème, puisque j’ai fait beaucoup de film sans elle ! Mais nous avons avancé ensemble, elle était pour moi d’une grande disponibilité et d’une grande souplesse. Elle me faisait totalement confiance, car elle était très jeune et n’était pas encore dans des mécanismes d’actrices proche du caprice. Nous nous retrouvions chaque jour le matin, une heure avant le tournage. Ce que je ne refais plus aujourd’hui, car les acteurs ne se prêtent pas à ça. Il y avait elle, moi et la caméra. Je cherchais les plans à partir d’elle, à partir de son corps. Je faisais ainsi mon découpage le matin, réfléchissant précisément au cadre. Elle se prêtait à ce jeu-là. C’était notre façon de fonctionner. Cet instant de travail, très précieux. Une fois sur le plateau, avec 40 ou 50 personnes, je lui en demandais beaucoup, je la poussais très loin, parce que nous avions cette intimité, cette familiarité. Elle se mettait au service de ma volonté. Je sais que le tournage de ce film a été vraiment très dur. Elle a mis beaucoup de temps à s’en remettre, à sortir du personnage. Elle restait chez elle… Il y a parfois des rôles qui vous atteignent de façon violente  et durable. 

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