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Colm McCarthy "Je crois profondément que les films sont à la société ce que le rêve est à l’individu"

06.18.2017

 

Un décompte s’appréhende avant même d’embrasser une première image. La voix d’une jeune fille, concentrée et rigoureuse dans ses suites nous laisse peu à peu envisager l’atmosphère : carcérale, froide et imprudente. Une alerte retentit, l’adolescente cesse son décompte à 40, se lève et s’assied plus loin, sur un fauteuil roulant auquel sont fixés des sangles au niveau des chevilles, des poignets et du crâne. Deux militaires entrent. Le premier impose une mitrailleuse face à elle alors que son binôme boucle les sangles. En l’espace de quelques instants, le contexte est signifié. L’appréhension, l’effroi de l’autre. La peur de l’enfant. L’obéissance face à une prétendu responsabilité. 

 

« The girl with all the gifts », troisième film du cinéaste de « Outcast », également réalisateur sur « Peaky Blinders », « Doctor Who » ou encore « Sherlock », lauréat du Prix du public et de la meilleure bande originale au 24ème Festival International du Film Fantastique de Gerardmer, fait renaître de ses cendres le genre politico-zombie initié par Georges A. Romero avec « La Nuit des Morts Vivants » et « Zombie ». Intelligente et transgressive dans son intuition, assurément omnisciente dans ses déploiements anthropologiques et environnementaux, cette fable prémonitoire raisonne sur la capacité de l’humanité à évoluer, à concevoir celle-ci et admonester ses fourvoiements révolus. Les analogies au contexte politique actuel sont indubitables, révélant avec lucidité ses préambules élitistes et bestiaux. Ses rétractions philanthropiques maintenant l’Autre à l’abandon et sa culture à l’autodafé. 

 

Reflets solaires, paysages aspirants à l’absolu, chaque parcelle du métrage succombe à une maîtrise singulière, impassible et profondément ingénieuse. Colm McCarthy signe ici une oeuvre colossale, audacieuse et politique. Lorsque les acquis s’ébranlent, alors que la véhémence militaire se dissout, l’étagement sociétal s’effondre, que reste-t-il ? A quoi l’homme peut-il désormais se rattacher mis à part ses pulsions primitives et originelles ? Rencontre avec Colm McCarthy, visionnaire hédoniste et arbitre des genres.

 

 

 

 

"Aujourd’hui, on vous fera comprendre que si vous n’avez pas

 de réponses à apporter, il vaut mieux vous taire"

 

 

La dernière fois que j’ai vu un film de zombie où la science, le pouvoir militaire et la morale humaine se confrontaient avec autant de virulence, c’était dans « Le jour des morts » de George A. Romero.

 

J’adore Romero. Et j’adore ce film ! Romero est notre père à tous et ses films de zombies sont géniaux. Mon favori est « Zombie ». Je le regardais tout le temps quand j’étais jeune ! Mais figurez-vous que je ne m’y suis pas vraiment référé. Ou du moins pas directement : car lorsqu’on fait un film de ce type, on se réfère forcément à l’univers créé par Romero, d’une manière ou d’une autre. Mais pour « The girl with all the gifts », j’avais d’autres références. Vous savez, les producteurs vous demandent toujours quelques titres afin de savoir à quoi va ressembler votre film. Je n’ai pas vraiment cité de film de zombies. J’ai parlé de « Morse » de Tomas Alfredson ou «Le village des Damnés » de John Carpenter, pour cette confrontation enfant-adulte, pour le choc générationnel qu’ils mettent brillamment en scène à l’aide du fantastique. Sujet qui est au cœur de mon film.

 

 

Aujourd’hui, les films de zombies sont souvent de purs divertissements, ordinairement insipides. Votre film est porteur d’une réflexion forte. Pensez-vous que les films de zombies se doivent d'être "politiques" ?

 

Ce que vous dites à propos de ces films est vrai. Vous savez, je pense que d’une manière générale, les films sont meilleurs s’ils véhiculent quelque chose de fort. S’ils sont porteurs d’un message. Ou au moins d’une question. Je ne dis pas que les films doivent apporter des solutions, donner des consignes ou juger de façon catégorique. Mais ils doivent au moins soulever des questions. On me reproche d’ailleurs parfois d’en soulever sans apporter de réponses. Mais je n’ai jamais prétendu les avoir ! Je les pose aux spectateurs car je me les pose à moi-même. Aujourd’hui, on vous fera comprendre que si vous n’avez pas de réponses à apporter, il vaut mieux vous taire. Les gens ont un problème avec les films qui posent trop de questions sans y répondre. C’est dommage, c’est peut-être pour ça que les films dont vous parlez peuvent paraitre insipides. Moi je continuerai de poser des questions et d’aimer les films qui en soulèvent.

 

 

 

 

"Quand j’étais enfant j’imaginais le futur avec précision,

persuadé que nous allions tous mourir dans une guerre nucléaire."

 

 

Tolérance d’autrui et de nouvelles cultures, métamorphose du monde, scepticisme envers l’écologie, retour à l’éducation militaire… Votre film a-t-il était fait en réponse à la situation actuelle du monde ?

 

C’est difficile à dire. Nous l’avons tourné il y a plusieurs mois et déjà plein de choses se sont produites depuis. Il y a eu Brexit. Puis vous savez… Donald Trump qui ne croit pas au réchauffement climatique, et toutes ses réjouissances ! Evidemment j’ai voulu faire un film qui parle de la réalité. Mais je ne pouvais pas imaginer à quel point le film ferait écho à une certaine actualité.

 

 

Dans le film, l’institutrice Mlle Justineau raconte à ses élèves l’histoire de la boite de Pandore. Pandore qui, par curiosité, ouvrit la boite qui contenait tous les maux de l’humanité. Maux qui se répandent alors sur la terre. Pensez-vous que dans notre réalité, la boite ait été ouverte ?

 

Je suis une personne optimiste. Je l’ai toujours été. Je crois en l’humanité. Mais il faut bien avouer que… Nous sommes dans la merde ! Alors est-ce que la boite a été ouverte ? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que quelque chose s’est produit. Regardez un peu : c’est incroyable comme l’humanité a radicalement changée en très peu de temps. Il est tellement difficile d’imaginer l’avenir. Quand j’étais enfant j’imaginais pourtant le futur avec précision : j’étais persuadé que nous allions tous mourir dans une guerre nucléaire. C’était une évidence. Puis j’ai trouvé l’espoir. Maintenant, je tente de le conserver. Je pense que cette situation bancale est temporaire. Je vous l’ai dit, j’essaye d’être optimiste ! Ceci dit, si nous venions à disparaitre, la nature serait enfin en paix. Donc d’une façon ou d’une autre…

 

 

 

 

"Chaque génération doit détruire la précédente pour exister"

 

 

Si vous pouviez adresser un message à l’humanité de 2217 ?

Mon Dieu ! Je serai déjà tellement heureux d’apprendre qu’il y ait une humanité dans 200 ans ! (Rire). Nous apprenons toujours du passé. Il faut apprendre du passé. Regarder comment les choses se sont déroulées, lire, questionner… Mais qu’est-ce que je pourrais bien dire à ces gens du futur ? Je ne saurais rien d’eux. De quels conseils pourraient-ils avoir besoin ? Je ne peux pas le savoir.

 

 

Pensez-vous qu’à l’image du Phénix, le monde ait besoin de bruler pour renaitre de ses cendres ? 

Connaissez-vous l’humoriste Américain Louis C.K. ? Il a dit une chose qui me reste en tête : « les progrès se font sur un tas de cadavre ». La question n’est pas tant de savoir si je le pense, mais de savoir s’il s’agit effectivement d’une vérité. Et objectivement : c’en est une. Chaque génération doit détruire la précédente pour exister. Mon fils fera de moi un ringard, quelqu’un du passé, hors du temps, fini, oublié. J’ai fait la même chose étant jeune avec mes parents. Vous devez aussi faire la même chose. C’est en s’émancipant que l’on commence à exister. Et puis la destruction génère la création. Si quelque chose se détruit, il y aura  plus de place pour construire. Nous avons toujours besoin de nouveauté. De jeunesse. De création. Voilà la vérité.

 

 

La vérité sort de la bouche des enfants ? 

Bien sûr ! C’est également le sujet du film. Les enfants parlent sincèrement. Les adultes en sont incapables. C’est aussi simple que ça. Alors qu’ils nous fassent taire !

 

 

 

 

"Le cinéma est une sorte de miroir magique qui conduit vers les rêves"

 

 

Pourquoi faites-vous du cinéma ?

(Silence). Parce que je suis un rêveur. Dans tous les sens du terme. Je rêve beaucoup et je ressens le besoin de retranscrire mes visions nocturnes. Quel meilleur outil que le cinéma pour y parvenir ? J’aime me dire que le cinéma est une sorte de miroir magique qui conduit vers les rêves. Je crois profondément que les films sont à la société ce que le rêve est à l’individu.

 

Un conseil à jeune cinéaste ? 

La réalisation, c’est de l’artisanat. Et c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Alors pratiquez. Au maximum. Faites des films. Encore et encore. Spielberg a fait des millions de films pour la télévision et pour lui-même avant d’arriver au cinéma et d’être celui que l’on connait. Ce métier s’apprend. On apprend de chaque chose que l’on fait. Alors faisons.

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