Rétrospective Mathieu Amalric

Sur tous les fronts et ne pouvant renoncer à rien tant il est curieux de tout, l’acteur et réalisateur Mathieu Amalric agite de sa présence le cinéma français (et au-delà), il le secoue comme un arbre à fruits. À mi-parcours, l’impossible portrait d’un homme pressé en quête de félicité.


SUR LA BRÈCHE


« N’importe qui peut jouer. Je suis moi-même ce n’importe qui auquel Arnaud Desplechin a proposé, un jour, de tenir un rôle dans un de ses films (Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), 1996), alors que je ne m’y destinais pas le moins du monde, que mon but a toujours été de réaliser des films. » Vingt ans après avoir tenu le rôle de Paul Dédalus – ce nom improbable, un peu inquiétant, promesse aussi d’un accès à la lumière, déterminant en tout cas au point de le recroiser sur son versant généalogique (Trois souvenirs de ma jeunesse, 2015) –, « n’importe qui » est devenu quelqu’un et, de comédien d’occasion, un « incontournable » du cinéma : quelque soixante-dix longs métrages pour l’instant à son compteur d’acteur… Plus encore et dans ce même temps, le soi-disant accident de jouer, loin de le dérouter, l’a mis plus sûrement que sa seule volonté sur le chemin de la réalisation, au point de faire penser qu’un plan inconscient ou un pacte entre soi et soi a dû se sceller entre les deux Amalric, complémentaires d’emblée et pour longtemps indissociables.



EXTENSION DU DOMAINE DU JEU

Leur morphologie les oppose bien qu’ils fassent preuve d’une même boulimie. Quand Depardieu commence, après Le Garçu (1995), une carrière cinématographique de mercenaire, jouant au phénix et à cache-cache avec le spectateur, Amalric, au même moment, jeune présence fébrile, advient et devient à force d’un jeu halluciné, farouchement anti naturaliste, l’un des corps conducteurs les plus sûrs du cinéma français, un corps constant et véloce, polymorphe et insatiable, animé aussi d’une folle inquiétude. Épine dorsale du cinéma de Desplechin et des frères Larrieu (respectivement et à ce jour, six et quatre films avec les trois), il enjambe sans peine la frontière aussi artificielle qu’étanche entre cinéma d’auteur (Trois ponts sur la rivière, La Question humaine, De la guerre, Vous n’avez encore rien vu) et cinéma populaire (Le Scaphandre et le Papillon, Poulet aux prunes, Belles familles), de même avec ses propres films : tantôt Le Stade de Wimbledon, adaptation stylée et enquête métaphysique du côté de Trieste, et tantôt Tournée, comédie hirsute et en quête elle aussi, mais autrement, d’un difficile bonheur terrestre. Spécialiste de l’échappée, Amalric va de Luc Moullet à Roman Polanski, dépasse l’hexagone, un coup avec Spielberg et un autre avec Cronenberg, rejoint Desplechin en Amérique (Jimmy P./Psychothérapie d’un Indien des plaines) et se paie le luxe de jouer le méchant dans un James Bond. En retour, il profite et fait profiter les autres de sa notoriété pour permettre à des projets de se monter – en cela, il est aussi un peu un producteur « pirate »… Bref, il est ici et là, tout valant mieux que d’être condamné à se répéter.