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Masterclass - Feng Xiaogang - VO

À l'occasion du Festival International du Film de Toronto 2010, rencontre avec Feng Xiaogang. Feng Xiaogang est généralement considéré comme un réalisateur de films commerciaux sachant répondre aux goûts du grand public, dans le genre dramatique tout comme dans le registre de la comédie. C’est une approche réductive de l’un des meilleurs cinéastes chinois actuels. Une analyse un peu plus poussée de son œuvre et de ses conditions de création montre qu’il s’agit en fait d’un réalisateur travaillant, dans le climat ambiant de pressions tant politiques qu’économiques, à créer une œuvre personnelle forte, tout en restant attentif aux résultats financiers.

 

 

L’œuvre de Feng Xiaogang fait le lien entre cinéma commercial et cinéma d’auteur, ou, si l’on préfère, c’est un compromis pragmatique entre les deux qui contribue à brouiller les critères usuels de distinction. 

 

Né à Pékin en 1958, Feng Xiaogang ressent dès l’enfance une passion pour la littérature et les arts. La Révolution culturelle l’oblige cependant à interrompre ses études à la fin du collège : il entre dans une troupe de théâtre de l’Armée, à Pékin, où il est affecté à la direction artistique, en charge des décors. A la fin de la Révolution culturelle, il entre dans une société de construction, pour s’occuper des spectacles proposés aux travailleurs, puis, en 1985, devient responsable artistique au Centre artistique de la télévision de Pékin (北京电视艺术中心). Il acquiert ainsi une expérience pratique des productions télévisées.

 

C’est en 1990 que débute, timidement, sa carrière cinématographique : il est coscénariste, avec Zheng Xiaolong, du second film réalisé par Xia Gang, « Unexpected Passion », qui remporte quatre ‘Coq d’or’, dont celui du meilleur scénario. Avec Wang Shuo et Ma Weidou (il coécrit ensuite le scénario d’une série télévisée en 25 épisodes réalisée par Zhao Baogang : « Stories from the Editorial Board ». C’est une satire pleine d’humour et de gags qui fait figure de précurseur : la première série télévisée qui soit une comédie. C’est aussi le début d’une longue coopération avec son ami, l’écrivain turbulent et controversé Wang Shuo. En 1991, il écrit encore avec Zheng Xiaolong le scénario d’un autre film de Xia Gang : « After Separation », qui obtient cinq Coq d’or, dont, à nouveau, celui du meilleur scénario. Ce film est déterminant pour la vie et la carrière de Feng Xiaogang : le rôle principal est interprété par Ge You, acteur extraordinaire qui deviendra son acteur fétiche. Quant au principal rôle féminin, il est interprété par l’actrice Xu Fan qui va devenir son épouse. 

 

C’est en 1994 qu’il signe son premier film hors télévision, dont il a écrit le scénario et dont il assure aussi la direction artistique : « Gone Forever With My Love », drame plein d’humour, adapté de deux nouvelles de Wang Shuo : « Flight Attendant » et « Death after a High». Il traite des difficultés du triangle amoureux, sur fond de regret nostalgique des vieux quartiers de la capitale où le réalisateur et l’écrivain ont grandi. Par ailleurs, le film est le premier à être bâti sur un thème récurrent dans les films de Feng Xiaogang : il raconte en effet l’histoire d’un chauffeur tombé amoureux d’une hôtesse de l’air, début très semblable à celui du film de 2008 « If You Are The One » . Par ailleurs, l’histoire est d’autant plus poignante qu’elle est raconté par un narrateur décédé qui explique se rappeler les moments ayant précédé sa mort. 

 

Les deux années suivantes, Feng Xiaogang revient aux séries télévisées. Wang Shuo le quitte en 1995, et il travaille alors avec d’autres écrivains sur des séries peu connues qui sont autant d’expérimentations. Il réalise ainsi un drame en dix épisodes adapté de deux nouvelles de Liu Zhenyun : « Danwei » et « Des plumes de poulet partout ». Une autre série en dix épisodes, « The other side of the moon », est une adaptation d’une nouvelle éponyme de Wang Gang. C’est une histoire d’amour pleine de dilemmes et conflits intérieurs qui semble influencée par Xia Gang. Autant Wang Gang que Liu Zhenyun continueront à collaborer avec Feng Xiaogang.

 

 

 

Ces séries ne sont pas des succès financiers, mais, bien plus grave et chose qu’on évoque rarement bien qu’elle soit importante pour comprendre le réalisateur, Feng Xiaogang est alors frappé d’interdiction par le bureau de la censure. En 1993, il avait créé avec son ami Wang Shuo une société de production de films et séries télévisées : Gold Dream TV and Film Production and Consulting. Mais ses critiques de plus en plus directes des problèmes socioculturels le mettent peu à peu dans une situation tendue vis-à-vis des autorités de censure. 

 

En 1996, le tournage du film qui aurait dû être « Living a Miserable Life » est arrêté à mi-course. Les structures qu’il avait montées sont ruinées, Gold Dream est fermée en 1997. C’est un échec financier pour le réalisateur qui a investi une partie de sa fortune personnelle dans l’aventure. Il met deux ans avant de s’en remettre et recommencer à tourner. Ces années auront laissé des traces : on retrouve souvent dans ses scénarios ultérieurs des personnages de petit businessmen aux prises avec des difficultés financières, ou tout simplement de pauvre bougre qui n’arrive pas à joindre les deux bouts avec ses petits boulots. Et lui-même prêtera une attention particulière à ses résultats au box office. 

 

Mais il tire les leçons de l’aventure : non seulement il a acquis une expérience de la gestion cinématographique, et en particulier du financement, mais il a aussi fait des expériences stylistiques, et cela lui permet d’amorcer une nouvelle étape. Il est à deux doigts de passer au cinéma indépendant, mais finalement, il préfère gommer la critique sociale de ses films ainsi que toute nuance de cynisme à la Wang Shuo, et partir d’un nouveau pied. 

 

Cette période de purgatoire s’achève ainsi le 20 décembre 1997 avec la sortie du premier grand succès de Feng Xiaogang « Dream Factory ». Tourné avec un budget de six millions de yuans, soit environ 830 000 dollars, le film a au total rapporté six fois plus. Mais son importance va bien au-delà des chiffres : c’est non seulement une étape décisive dans la carrière du réalisateur, il marque aussi la naissance d’un genre nouveau. 

 

Le film est le premier tourné par Feng Xiaogang avec Ge You dans le rôle principal, crâne rasé et regard ironique. Sorti au moment des fêtes de fin d’année, il lance par ailleurs un genre qui va devenir une mode et, finalement, une tradition nationale : le hesui pian, c’est-à-dire les films réalisés pour animer les soirées familiales des fêtes du Nouvel An, des comédies légères, réalisées avec des budgets modestes. Bien que ce ne soit pas mentionné dans le générique, le scénario serait adapté d’une nouvelle de Wang Shuo, « Tu n’es pas quelqu’un d’ordinaire » (《你不是一个俗人》), mais ce n’est tout au plus qu’un point de départ. Dès ce premier hesui pian, Feng Xiaogang déploie les ingrédients qui vont faire le succès de ses chefs d’œuvre à venir : un humour corrosif et communicatif d’abord, des scénarios superbement bien ficelés, et des dialogues aux répliques souvent décalées, comme les personnages, devenus des classiques du genre. 

 

C’était encore en 2008 son film préféré, sans doute parce qu’il lui a donné beaucoup de mal. Il a en particulier déployé beaucoup d’efforts pour le promouvoir, parcourant 21 villes en 19 jours pour le présenter dans la Chine entière. A partir de là, le hesui pian va devenir sa marque de fabrique jusqu’en 2003 et sa consécration internationale avec « Le portable » (《手机》), et sa reprise dans les chefs d’œuvres de 2008 et 2010.

 

Pour en savoir plus sur le cinéaste, rendez-vous sur www.chinesemovies.com

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