MASTERCLASS VALÉRIA BRUNI-TEDESCHI


À l'occasion du partenariat entre Horschamp - Rencontres de Cinéma et Les Arcs Film Festival, rencontre exceptionnelle avec Valéria Bruni Tedeschi dans le cadre du Lab des Femmes le 18 décembre au CInéma le Coeur d'Or de Bourg Saint-Maurice.

Extrait du discours de Léolo Victor-Pujebet (Directeur Général d'Horschamp France)

Hier soir, j’ai ouvert deux papillotes au chocolat blanc. Et je suis tombé sur deux citations que j’aimerais vous lire. La première d’Hegel : « Rien de grand ne s'est accompli dans le monde sans passion» ; la seconde de Nietzche « La croyance que rien ne change provient soit d'une mauvaise vue, soit d'une mauvaise foi. La première se corrige, la seconde se combat ».

Et je me suis dit « quelle chance de tomber sur ces mots », c’est tout à fait comme cela que je pourrais commencer par vous parler de la femme, la cinéaste que nous recevons. Valeria Bruni Tedeschi. Nous sommes au Festival des Arcs, Les Arcs Film Festival, au cœur des Alpes pour honorer le cinéma Européen. Et bien en voilà une, d’Européenne. De l’Italie à la France dans ses propres films, mais nomade et baroudeuse en tant qu’actrice. De Doillon à Chéreau, à qui elle rend hommage dans son dernier film. De Kurys à Blier, de Klapisch à Bartas, Chabrol à Bellocchio, Bertolucci, Ozon, Gabriele Muccino et Cedric Kahn. Sans oublier ces grands américains qui sont venus jusqu’à elle pour filmer son regard et enregistrer sa voix. Steven Spielberg, Ridley Scott.

Valeria, hier, insistait pour que nous puissions voir Les Estivants, son nouveau film, avant d’inaugurer cette rencontre. Nous l’avons donc vu, sur l’écran d’un ordinateur en pleine nuit, mais recommencerons surement ce soir pour avoir l’occasion de déguster à nouveau ces images, ces mots et ces airs de Verdi sur grand écran. Pour cette expérience suprême et indispensable de la salle obscure. Du ressenti collectif. Car ce nouveau film semble être pour Valeria ce que «E la nave va - Et vogue le navire » fût à Federico Fellini. Non pas seulement pour ces transpositions, substances dimensionnelles questionnant les principes inhérents au cinéma fiction. Vrai, faux, semblable, vérités et mensonge, liberté du corps et du verbe, Deuil, ici comme premier pouvoir narratif, figurant l’absence et le silence. Je pense ainsi également à Bergman et son Silence, dans lequel Ingrid Thulin et Gunnel Lindblom livraient une performance d’une profondeur sans limite. Métaphysique, à l’instar de ce nouveau duo Tedeschi-Golino, significatif d’une situation personnelle sublimée par la fiction. Celle-ci subtilement dissimulée dans cette chimère de 120 minutes. Fédératrice, à nouveau, de toutes les questions qui ont pu jusqu’ici traverser l’œuvre et les personnages de la cinéaste. À savoir ce principe extrême et paroxystique de dualité confondue à l’intimité, touchée en son cœur. Cette question subsistante de la place que nous pouvons avoir sur terre et dans sa propre famille. Cela commençait il y a 15 ans avec Il est plus facile pour un chameau… ou Federica, symbolisant un passage de l’Évangile, se débattait sans relâche dans ce tas d’or dans lequel elle était née. « Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un riche d'entrer au royaume des cieux ». Un premier pas vers soi, pour soi. Pour créer ou recréer un dialogue, un manque. Questionner justement pour la première fois - à travers une histoire - cette place, cet enfermement de forme et de fond. Je pense alors à cette image des Estivants ou la cinéaste pose sa main sur le scénario comme pour, au-delà de l’histoire, questionner la notion de droit. De faire, de parler et de se souvenir. Comment respecter la volonté des autres en parlant du vrai.

Comment créer un lien respectueux vers l’autre, entre désir du bon et culpabilité de l’énonciation. Comme un rapport du tout à soi. Le cinéma comme espace d’accomplissement. Non plus seulement des désirs et du rêve comme Marcelline dans Actrices, hantée par Natalia Petrovna et sujette à des hallucinations cinématographiques des plus profondes, dans cette recherche désespérée de communication avec tous ceux qui l'entourent, vivants ou morts : la Sainte-Vierge avec laquelle elle négocie, le fantôme tutélaire de son père assis dans le canapé familial ou encore le fantôme espiègle d'un amoureux perché dans un arbre. Rire et pleurer à contre-temps comme nous le dévoile le synopsis, un rien perturbateur, comme le regard inquisiteur de sa mère ou le baiser qu’elle reçoit du jeune premier de la pièce qu’elle répète.

S’accomplir ainsi, en amour et en histoires. En souvenirs. L’empirique comme substance, à nouveau, fondatrice de ces récits qui - de façon profondément drôle et touchante - sont questionnés dès le début des Estivants par une commission CNC dubitative quant au regain et à la solidité de cette nouvelle histoire. Pourtant, cette fois, les fantômes et les espaces créés symbolisent une étape supplémentaire dans la carrière de Valéria Bruni Tedeschi. « Tu fais des films parce que tu adore parler des gens qui te sont proches, pour te moquer d’eux et parler mal d’eux » lui dit sa sœur à un moment où elle ne cherche qu’un peu de réconfort. Non, il s‘agit là plutôt - semble-t-il - d’atteindre un nouvel espace d’expression. Et de ne plus seulement compter s’offrir la parole à soi, mais l’offrir à l’autre. Le cinéma comme seule solution, enfin, pour offrir cette parole à ceux qui ne l’avaient pas. Et revenir à la question de cette place, de cette condition particulière en la faisant décrire par ses plus proches observateurs. Servants, jardiniers, cuisiniers. En incluant dès le début de l’histoire cette réalité diégétique dans l’écriture. Un mélange exquis de Bunuel et de Dreyer, entre Ordet et l’Ange Exterminateur. Subtil en propos, cinglant dans l’esquisse portée sur la toile.

Je pourrais continuer des heures, mais je finirais par vous parler d’amitié. Car dans ce film transpire à nouveau une des plus belles histoires d’amour entre deux actrices et cinéastes. Valeria Bruni-Tedeschi et Noémie Lvovsky. Deux femmes, deux artistes, en confrontation et partage permanent. Deux visions, deux origines, deux ressentis distincts. Mais un lien abstrait néanmoins fondamental et constitutif de cette œuvre entière. Quelle place offrir à l’autre dans sa vie ? Dans ses films ? Deux étendues étroitement liées. Se confronter, s’aimer et se donner en spectacle. Pour questionner de façon constructive le passé, ces cicatrices qui elles seules connaissent l’avenir. S’aider ensemble à se construire, en tant qu’individu et en tant qu’artiste. Pour peut-être finalement se reconstruire. Et s’aider dans chaque étape de la vie, la rupture, le deuil, le temps qui passe. La force immodérée du désespoir. « L’humanité corrigeant imperceptiblement les injustices naturelles de sa condition » pour citer Lvovsky justifiant à Pierre Arditi que le cœur est à gauche.

Une implosion, un big bang, en proie pourtant, à une légèreté des plus sincères, telle une ballerine sur la scène d’un Opéra, où bien la merveilleuse Blanche dans Une jeune fille de 90 ans.

Aujourd’hui, je pense que nous palerons avant tout de cinéma, de cet espace illimité de rencontres et de souvenirs. C’est ainsi que j’observe et me délecte de l’œuvre de la cinéaste que nous recevons ce soir. C’est un plaisir, un honneur mais surtout une joie, de pouvoir échanger et partager ensemble une vision forte de ce l’existence et de l’accomplissement.

Mardi 18 décembre 2018 au Cinéma le Coeur d'Or de Bourg Saint-Maurice

animé par Léolo Victor-Pujebet et Mathieu Morel

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