festival de cinéma européen des arcs 2017

NOÉMIE

LVOVSKY

SENTIMENT(S)

" JE CROIS ABSOLUMENT

AU GRAND AMOUR, Sans forcément qu’il dure toujours "

Noémie Lvovsky, tendre, humaine et audacieuse, capte l’essence de la vie, l’enlace de  ses bras affectueux et poétise le moindre de ses mouvements, allers comme retours. C’est l’inébranlable fatalité du temps qui semble construire l’âme et l’oeuvre de la cinéaste, qui aime jouer des formes et des genres, variant ses récits en accouplant les joies et les peines. D’habiles mécanismes, maitrisés par Lvovsky avec virtuose, en devenir d’une distillation à fleur de peau, toute pleine d’émotions. Toute pleine des plus beaux bouleversements, de ceux qui figent nos visages en une expression curieuse, un petit sourire bienheureux, et quelques larmes perlants aux coins des yeux.

Au moyen de sept long-métrages aussi curieux et attendrissant que leur auteur, Noémie Lvovsky livre sa vision des relations amoureuses, familiales et amicales, comme un seul corps se composant avant tout de sensations, de recours et d’Amour. L’Amour comme raison de vivre, l’Amour comme ultime raison à humanité, l’Amour heureux ou malheureux, l’Amour encore et toujours, jusqu’à en déborder, jusqu’à ce que le temps y laisse sa marque indélébile.

par Mathieu Morel et

Léolo Victor-Pujebet

Quel enfant étiez-vous, Noémie Lvovsky ?

Une enfant solitaire. Très seule. Ce qui est radicalement différent de l’adolescente que j’aillais devenir. J’étais assez combative aussi, je pense. À l’adolescence, je me suis fais des amies avec qui j’ai fondé une bande, et je me suis vite rendu compte que cette amitié avait sauvé ma vie. Jusqu’alors j’avais toujours été livré à moi même, sans avoir d’autre famille que mes parents, c’était une nouvelle famille, et j’ai passé toute ma jeunesse avec cette bande d’amies.

Quelque chose qui se traduit d’ailleurs beaucoup dans vos films. Vous souvenez-vous de ce moment où vous êtes passé de l’enfance à l’âge adulte ?

Je me suis dit plusieurs fois que j’étais dans l’âge adulte mais sans m’être jamais dit que j’étais adulte, à proprement parler. Peut-être que je le suis, aux yeux de la société. Mais je ne me le dis pas comme ça. Je pense être entré dans cet âge en ayant eu un enfant. Et encore plus quand j’ai perdu mes parents. Quand je suis devenue orpheline. Là je me suis dit : mince, c’est la vie d’adulte.

Et quel âge aviez-vous, lorsque vous avez perdu vos parents ?

J’avais trente ans quand j’ai perdu ma mère et quarante neuf ans à la mort de mon père.

Dans vos films, on sent l’âge adulte comme un monde fait de désillusions, de peines et de regrets…

Oui. Quand je pense à des films que j’ai fais comme Petite ou La vie ne me fait pas peur, à Camille Redouble et Demain et tous les autres jours, je crois que les adultes sont vu comme des étrangers. Ils sont aimés, je les aime. Mes personnages d’enfants et d’adolescents les aiment pour la plupart. Mais ils viennent comme d’un autre pays. Un pays auquel on ne souhaite pas appartenir. Parce qu’ils sont soit fou, soit trop seul, soit… vraiment très très très bizarres… Ils n’ont pas l’air de vivre dans ce qui est le plus important pour les adolescentes que j’ai filmé. Qui est tout simplement l’amitié et l’amour. Les adultes semblent vivre dans tout autre chose, pour tout autre chose. 

Et pourtant, vos films sont pour la plupart profondément optimistes. Et justement, il semble que le bonheur passe essentiellement par la sincérité des relations humaines. Relations amicales, filiales, amoureuses…

J’ai parlé avec Jean Douchet il y à quelques semaines. Il me disait qu’il trouvait que tous mes films parlaient toujours du « lien » amoureux. Tantôt amical ou familial, mais toujours un lien amoureux. Je crois que c’est vrai. Je ne cherche pas à en avoir conscience mais c’est vrai. Il y a toujours du désir dans ces formes d’amour là.

JE NE SAIS PAS VRAIMENT CE QUI MÈNE AU BONHEUR

Donc avant même de vous inspirer dans votre oeuvre, ces films vous ont inspiré dans votre vie…

Absolument.

Pour revenir aux relations filiales dont nous parlions, vous avez un jour déclaré dans une interview « je vois comment on peut être une mauvaise mère mais pas comme on peut être une bonne mère ».

C’est vrai, j’ai dis ça ? C’est peut-être un peu tranchant, un peu trop vite dit. Mais j’ai effectivement le sentiment que le lien que l’on partage avec une mère est profondément mystérieux. Puissant. C’est à vous rendre dingue. C’est fou d’être l’enfant de quelqu’un (rires). Tout comme c’est fou d’être la mère de quelqu’un. Cette folie fait que, quand on me parle de « bonne mère », ça me fait doucement rire. Être une bonne mère, qu’est-ce que c’est ? La condition de mère et d’enfant a quelque chose de sauvage. Cela ne veut pas dire que toutes les mères sont forcément des mauvaises mères, mais elles sont liées à leur enfant par quelque chose de véritablement sauvage. C’est sauvage de mettre quelqu’un au monde.

À propos de l’adolescence, vous déclarez que c’est « un âge où l’on est à la fois un bébé et un vieillard »

Et pas seulement à l’adolescence. On a tous les âges à tous les âges. Particulièrement à des moments intenses de notre vie. Parce que sinon on l’oublie. On ne peut pas vivre à mon âge comme un bébé, on a pas le droit (rires). Mais oui, je pense que dans les moments les plus importants de nos vies, qu’ils soient heureux et malheureux, on a plusieurs âges à la fois. Les enfants ont la vitalité, l’appétit et la curiosité, mais parfois, une maturité de philosophes de quatre vingt dix ans ! Et quand je vois des personnes âgées, je sens cette maturité comme des sentiments et des états d’enfants. Tout ça ne s’exprime pas forcément à tous les âges parce qu’on ne s’en laisse pas vraiment la liberté. Et parce que c’est épuisant (rires).

Il peut aussi peut-être y avoir cette peur universelle de vieillir qui entre en jeu…

Oui. Mais la peur de vieillir peut s’éprouver très jeune aussi. Je sens souvent chez certains enfants une profonde mélancolie et une peur excessive de la perte. De l’expérience de la perte…

Vous pensez que ce sont ces liens qui peuvent mener au bonheur ?

Je ne sais pas ce qui mène au bonheur. Le bonheur ce n’est pas une question. Ce n’est pas ma question. J’allais dire que je n’y crois pas beaucoup (rires), même si je préfère être heureuse, bien évidemment. Mais je ne sais pas… Je ne sais vraiment pas ce qui mène au bonheur. À part faire ce que l’on aime, peut être.

Alice et Une autre femme, de Woody Allen, sont deux films qui font partie de vos références. Ils sont effectivement très liés à votre filmographie, tant dans leur onirisme introspectif que leur inspiration à l’imaginaire…

Oui. Ce sont deux films immenses et très importants pour moi. Je me rend compte que quand je pense à un film que j’ai envie de faire, il y à toujours quelque chose de  l’ordre de l’imaginaire qui prend autant de place que la réalité. Je pense que l’imaginaire, la fiction, le jeu et l’illusion peuvent me rendre la réalité mieux visible. La réalité est crue et aveuglante, dans sa cruauté et son caractère impensable et innommable. Alors le passage par la fiction et par cet imaginaire dont vous parlez me rendent la réalité plus douce et moins aveuglante, mais aussi le monde moins incompréhensible.

Y a-t-il un film en particulier qui vous a donné envie de faire du cinéma ?

Il y en a plusieurs, sur plusieurs étapes. Il y a d’abord eu les films de ma petite enfance, qui m’ont imprégné. Ceux des Marx Brothers, de Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy et Fred Astair. Ces films là, je les ai connu très petite, à deux, trois ans, avec mon père qui les regardait. Harpo des Marx a bercé ma vie entière. Ensuite, il y a eu les films de mon adolescence, sous une toute autre forme d’imprégnation. C’est à ce moment la que je suis tombé amoureuse du cinéma. Je crois que les films de ma petite enfance m’ont fait tomber amoureuse du spectacle (d’ailleurs, ces artistes venaient pour la plupart du cabaret), puis avant l’adolescence, j’ai eu peur du cinéma. Je trouvais très forte la puissance de l’écran, avec des films qui m’ont fait violence, alors je me tournais plus vers le théâtre et la littérature. Jusqu’à découvrir Baisers Volés de Truffaut, à onze ans. Je me suis tout de suite dit que si le cinéma pouvait être ça, si ça pouvait être à la première personne, avec des hommes qui ne sont pas forcément ultra virils, comme Jean-Pierre Léaud, je me suis dit que je voulais vivre dans ce monde là. Je voulais parler comme eux, avoir la musique de leurs phrases, m’habiller comme eux, draguer et être amoureuse comme eux… J’ai compris que le cinéma pouvait m’aider à vivre. Tous les films de Truffaut m’ont fait cet effet. Puis plus tard les films de Renoir. Tout à coup, alors que je n’imaginais même pas faire du cinéma, sans même savoir exactement ce qu’étais un réalisateur, je savais que je voulais vivre dans ce monde. Le monde des films. Sinon la vie était trop insupportable. Et pour finir, il y a eu Rossellini et Coppola. Ces quatre cinéastes ont fait ce que je suis aujourd’hui.

EST-CE QUE LE TEMPS EST PLUS FORT QUE NOUS ?

Je repense à quelque chose que vous me disiez tout à l’heure : le fait de vouloir être dans les films que vous aimez. Avoir envie d’y appartenir… Est-ce une des raisons pour laquelle vous prêtez votre jeu à des cinéastes ?

Certainement. Vous savez, j’ai beaucoup appris auprès d’Arnaud Desplechin. On s’est rencontré très jeunes, j’avais seize ans et lui vingt et un. Je ne savais pas du tout que j’allais travailler dans le cinéma. La première fois que j’ai vu un plateau, j’étais figurante sur un court-métrage de deuxième année d’IDHEC d’Eric Rochant, sur lequel Arnaud faisait la lumière et le cadre. Je l’ai beaucoup regardé travailler, j’étais très poreuse à tout ce que je voyais… Et je suis profondément heureuse d’avoir appris tout ce que je sais auprès de lui. Il m’a insufflé le désir de participer à la fabrication d’un film quel que soit le poste. Donc lorsque Yvan Attal m’a proposé de jouer dans son film (Ndlr Ma femme est une actrice), je me suis découvert une nouvelle passion. Cela me permettait d’entrer, à proprement parler, dans un film.

Pourquoi faites vous du cinéma, Noémie Lvovsky ?

Pour vivre (rires).

Et peut-on dire que Camille Redouble était aussi une façon d’exorciser cette peur de vieillir ?

Je ne dirais pas la peur de vieillir. Mais plutôt exorciser, en effet, la peur de la perte et de la disparition. Et du temps qui passe.

On peut aussi déceler une autre obsession. Différentes pathologies hantent vos films. Que ce soit la cécité, la dépression, l’AVC de la mère de Camille ou la maladie d’Ines… Comme si la fragilité de la vie était quelque chose qui vous effrayait aussi…

Oui. Je l’éprouve sans arrêt cette fragilité de la vie. Et c’est super ce que vous me dites, parce que je n’y avais jamais pensé comme ça.

Dans vos films le temps semble jouer un autre rôle : celui d’épuiser l’amour. Et ce sans nécessairement remettre en question l’existence du Grand Amour. Je pense ici à votre film « Les sentiments »

Je crois absolument au grand amour (rires). Sans forcément qu’il dure toujours. Les sentiments est un film que j’aime beaucoup, qui me vient de Musset et de questions que je me pose depuis l’enfance : peut-on aimer un temps, et vraiment appeler ça « amour ». Est-ce que le temps est plus fort que nous ? Est-ce que l’on peut aimer en étant infidèle ? En aimant plusieurs personnes à la fois ? Cela me vient aussi sans doute de ce dont on parlait au début. Édith, dans Les Sentiments, est comme ça. Lorsqu’elle tombe amoureuse de son voisin cela ne signifie absolument pas qu’elle n’aime plus son jeune mari. Elle est simplement amoureuse de l’amour en lui-même. Elle en déborde.

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