ZARCA

"Il n’est pas question de me censurer. Chez moi, c’est presque une question d’intégrité, de valeur."

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Chez Johann Zarca, le romanesque se situe au niveau « du béton et du hardcore ». Des allées du bois de Boulogne aux soirées chemsex, il s'agit ici d'immerger le lecteur dans un Paris underground, brutal, Zarca n’hésitant pas au fil de son œuvre à explorer de façon toujours plus poussée les aspects les plus sordides et violents de l’âme humaine. Au moyen d’une langue composite et hors-temps, il offre corps à une « littérature vandale » selon ses termes, portée par des personnages marginaux et profondément attachants, dont la dualité glace souvent autant qu’elle touche.

À quel âge et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?


Ecrire, depuis petit. Mon kif, déjà gamin, c’était d’inventer des histoires avec des jouets. C’était vraiment mon délire. Je racontais aussi des histoires, dès tout petit, à des encore plus petits que moi. Puis en CE1-CE2, mon frangin s’est mis à taper mes histoires sur un petit ordi à l’ancienne parce que moi je ne savais pas le faire, on les imprimait et je les filais à des gens de ma classe.

Donc j’étais quand même déjà dans une logique de raconter des histoires et de les mettre en vente. Et après j’ai écrit mon premier roman, je devais avoir 24 ans. C’était Le Boss de Boulogne, mais il est paru cinq ans plus tard, le temps de trouver un éditeur.

 


Il y a eu un blog. 

Exactement, parce que comme je trouvais pas d’éditeur pour Le Boss de Boulogne, j’ai monté ce blog en me disant que je pouvais avoir une communauté de lecteurs. C’est marrant parce qu’en plus je ne suis pas du tout geek. Je sais pas comment j’ai fait ce calcul là, mais il s’est avéré méga juste. Un an après la sortie de mon blog, une éditrice m’a contacté. Elle bossait aux éditions Don Quichotte et m’a demandé si j’avais un manuscrit de côté. J’ai envoyé cette histoire qui se passe au Bois de Boulogne et elle m’a rappelé, m’a dit “ça me plaît”, on va le taffer un peu, et puis bingo quoi. C’est un blog que j’ai tenu quand même cinq ans. Et une fois que mon premier livre est paru, j’ai continué à écrire sur ce blog des petites saynètes avec des persos un peu teubés.

« À 16 ou 17 ans, j’ai découvert Despentes avec Baise-moi et ça m’a tout de suite décomplexé »

Quel est le moment de votre rencontre avec la littérature ? Êtes vous un grand lecteur?


Je ne suis pas un grand lecteur. Souvent les auteurs sont de grands lecteurs, j’en fais pas partie. Mais les livres étaient quand même près de moi.


J'ai fait vraiment comme références les trucs classiques de gamin, les J’aime lire, Roald Dahl et puis les Chair de poule, c’est vraiment ça qui me plaisait. C’est marrant parce que quelqu’un m’a dit dernièrement “tes bouquins sont foutus comme des Chair de poule”. Je crois que cette personne avait raison sur la manière dont j’écris les fins de chapitre. Peut être un peu de tension, un rythme, un truc, peut-être que ça m’a formaté.


Après, oui, je lis, mais bizarrement, je lis très peu de romans, plutôt des essais. Pour mes romans, je suis plus inspiré par le cinéma. C’est pour ça que j’ai une écriture visuelle, d’ailleurs. Je suis de la génération téloche et ciné. Je lis des trucs méga chiants, vraiment. Au pied de mon lit, j’ai plein de livres que j’ouvre et qu’en fait je ferme jamais. Beaucoup de philo, Criton de Platon, Les Pensées de Sénèque, c’est un délire que j’ai en ce moment. Mais je suis aussi sur le deuxième tome de Dragon Ball.
C’est un peu ça, au bord de mon lit, et puis il doit y avoir plein d’autres trucs que j’ai oubliés.


C’est vrai que c’est une question un peu gênante pour moi. J’ai l’impression que je dois toujours un peu me la raconter sur les livres, que c’est ça qui est attendu d’un auteur, alors que je suis complètement bordélique et que je termine assez peu les bouquins.

 


Il n’y a pas de honte à ne pas finir un livre.


Celui qui m’a détendu de ouf, c’est Daniel Pennac. Dans Comme un roman, il donne les dix règles, la règle de sauter des pages, de ne pas terminer le roman, etc. Je me suis dit “C’est clair, il a raison !” Mais ça me fout un peu la honte. A chaque fois, je prévois le truc, je sais qu’on va me poser des questions, et je réponds en inventant des auteurs que j’ai même pas lus. Faut que j’arrête de raconter des mythos.

Par contre, à 16 ou 17 ans, j’ai découvert Despentes avec Baise-moi et ça m’a tout de suite décomplexé. C’est-à-dire que j’ai capté que je voulais écrire mais que je voulais pas me faire ièch. Déjà à 18 piges, je m’étais dit vas-y je peux écrire des trucs vraiment à la bats-les-couilles, avec du cul, et puis de manière orale et radicale. Je kiffais vraiment écrire, alors pourquoi me faire chier avec le passé simple ? 


Et en sortant des éditions Don Quichotte, vous avez créé votre propre maison ? 


J’ai d’abord écrit un autre roman, P’tit Monstre, un petit polar qui se passait dans la tête d’un enfant, paru chez un autre éditeur, ceux qui font la revue Schnock. Ensuite on a monté les éditions de la Goutte d’Or. Le premier livre publié en 2017 a été Steak Machine de mon associé Geoffroy le Guilcher, puis le deuxième, On ne naît pas grosse de Gabrielle Deydier qui a fait un carton. En fait, on avait peu d’oseilles donc on a tous mis 2000 boules pour monter cette maison. Geoffrey avait déjà publié chez Flammarion une enquête sur Luc Besson. On s’est dit qu’on allait donner chacun un livre à la maison d’édition, moi j’ai donné Paname Underground, sans droit d’auteur. Ça a été un investissement. Mais les trois premiers bouquins ont bien cartonné et ça nous a permis d’être à l’aise pour la suite. 


Et ce roman, Paname Underground, a reçu le prix de Flore. Le contraste entre le Paris de la Goutte d’or et le Paris de Saint-Germain est assez marqué. 

Oui c’est vrai, on peut voir ça comme ça. Le Flore, c’est le seul prix qui peut couronner un livre comme ça. Il a couronné Despentes, Cantique de la racaille de Vincent Ravales. Quasi une année sur deux, ils choisissent un livre trash. On dit d’ailleurs que le Flore, c’est un anti-prix littéraire au sein de la machine littéraire. Pour Despentes, ils voulaient le filer pour Baise-moi, mais la patronne du Flore a dit “ya pas moyen que je mette ça dans ma vitrine”. C’est un prix jeune le Flore ! Parfois ils se plantent, parfois ils ont raison. Mais ils font des paris. Par exemple, une meuf comme Virginie Despentes y est allée franco, et ça l’a pas empêchée d’être validée par tout Saint-Germain. Elle a commencé chez un petit éditeur, Florent Massot et ensuite elle a basculé chez Grasset. 

Vous venez écrire tous les matins dans ce café (Dolce café Ménilmontant, ndlr) . Avez-vous d’autres méthodes ou routine de travail ? 

Oui, j’écris tous les matins dans ce café. Pour l’écriture, j’ai pas vraiment de plan. Enfin j’ai un plan dans la tête, mais j’y vais quand même assez à l’arrache. J’ai déjà essayé de faire un genre de scénario de film mais c’est pas ma méthode. Je sais à peu près où je vais, mais j’ai besoin d’impro sinon je ne me surprends pas. J’écris comme si je matais un film ou lisais un livre, en fait. J’aime être surpris par mes idées. 

« J’apprends à connaître mes personnages au fil du récit »

Vous êtes un peu spectateur de vos textes. 

Exactement ! D’ailleurs, j’apprends à connaître mes personnages au fil du récit. Du coup, je réécris pas mal le début de mes livres après les avoir terminés parce que je découvre plein de trucs sur mes personnages pendant que j’avance. J’utilise beaucoup la technique du “fusil de Tchekhov”, c’est-à-dire que je balance des idées comme ça, je sais pas quoi en foutre et finalement je les garde en tête et les utilise tout le temps après. 

L’écriture est un travail besogneux, pour vous ?  

Alors justement, je suis en train de voir ce qui se passe dans ma tête quand j’écris. Je dirai pas que je souffre comme Nicolas Mathieu. Lui il est méga angoissé, donc je suis sûr qu’il est méga structuré. Mais c’est vrai que tous les matins au réveil, je me dis - mais vraiment hein, c’est pas du bullshit, tous les matins, je me dis ça - j’ai peur de pas y arriver. Puis je m’y mets, j’y arrive et ça me rassure. C’est marrant parce que j’étais le premier à me foutre de la gueule de l’angoisse de la page blanche. Mais ça existe en fait. Le truc c’est que moi avant j’étais défoncé en permanence, donc évidemment j’avais pas peur. Quand j’ai arrêté, ce truc est venu m’attaquer. 

Vous imposez-vous des objectifs, comme un nombre de mots à écrire par jour ? 

Oui, je me mets des petites pressions comme ça. Après je revois mes objectifs à la baisse. Quand je commence un bouquin, je suis à 20 000 signes par jour. Ensuite, je commence à être très fatigué, et je me dis “si je fais 10 000 c’est bien”, mais jamais moins de 3000. Par contre, j’écris tous les jours. Mais là je parle de mon premier jet. Le gros de mon travail c’est de me relire. La première relecture est agréable, la deuxième aussi, après ça devient franchement relou. 

Moi, ce que je fais maintenant, c’est un peu un truc de branleur, c’est que j’écris un truc, je le balance à l’éditeur et je vois s’il l’accepte ou pas. J’ai pas envie de me casser le cul, une pige, un truc pour que finalement ça termine dans une poubelle. Ça arrive souvent, la moitié de mes manuscrits sont dans des tiroirs. D’habitude j’ai toujours un ou deux manuscrits exploitables au cas où, mais là j’en ai plus donc il faut pas trop que je me plante. 

Beaucoup de vos livres s’ouvrent sur un réveil, le lendemain d’une soirée. 

Ouais je sais pas pourquoi. Je me fais pourrir par mon éditrice chez Grasset qui me dit “à chaque fois, ils se réveillent, pourquoi ils se réveillent ?!” C’est ouf. J’ai un problème avec les réveils. Je sais pas d’où ça vient. Ça doit être un truc de branleur. Il faut que je me calme. Bon en même temps ça peut devenir ma patte. 

« Moi je pioche, je me sers, y’a pas de cohérence dans l’argot. Je prends un peu de patois lyonnais, que je mélange avec de l’argot à l’ancienne, du verlan et du gitan et je fais mon micmac. »

Vos personnages principaux ont tous les prénoms qui commencent par “Z”. 

“Zède” c’est mon alter ego dans Chems, même si c’est pas la même chose, ça se rapproche quand même de ce que j’ai vécu. Après pour Les Hyènes, rien du tout. J’ai mis un “z” mais c’était inconscient. J’ai juste changé le blaze de quelqu’un qui existait vraiment, je l’ai anonymisé. Mais pour le coup, ça aurait pu être n’importe quoi ! 

On ne voit pas souvent le type de sujets que vous traitez dans les romans, notamment dans La Nuit des hyènes. Est-ce que le romanesque aujourd'hui ne serait pas dans ces faits divers là ? 

Je pense que le romanesque est partout, tu peux tout “fictionner”, tout romancer. Mais moi j’ai toujours été sur des sujets comme ça, j’ai toujours été attaché aux marginaux, donc je vais tout le temps vers des personnages qui sont un peu à la marge. Où, s’ils sont pas à la marge, en tout cas, ils ont une grosse faille. Même dans Chems, le personnage c’est un journaliste un peu branchouille, mais en fait il est méga deep. 

En France, on a un peu cette tradition d’écriture autofictionnelle. 

Oui, c’est vrai en France, la littérature est très psychanalytique. Mais je trouve que la littérature contemporaine un peu à la Houellebecq, c’est une écriture très neutre. C’est sur que ma patte est plus radicale, plus violente. J’ai l’impression qu’il y a en a peu, des écritures radicales comme ça. Ou alors qu’elles sont peu représentées par les maisons d’édition classiques. Je trouve que Despentes elle a vraiment un truc radical, extrême dans sa manière de penser. Sans concession, sans filtre. 

On vous place souvent dans l’héritage de San Antonio et de Hunter S. Thompson (Las Vegas Parano). Vous êtes devenu au fil des ouvrages le garant du roman gonzo et de l’argot d’aujourd’hui. 

Après, c’est vrai qu’il y a une tradition quand même de l’oralité dans la littérature. Moi, je suis vraiment dans cette mouvance là. Je ne suis pas dans la branche académique. D’ailleurs, c’est intéressant ce qui s’est passé au prix de Flore. L’année où je l’ai eu, en fait on a été deux à l’avoir. Et c’étaient comme les deux écoles qui étaient récompensées, qui correspond aux deux moitiés des jurés. Une première moitié qui est pro-Despentes, et l’autre qui est beaucoup plus classique, académique. Comme l’école Proust et l’école Céline en fait. Je ne me reconnais pas de Céline, mais je vois un peu ce qu’il y a d’oral dans son écriture. En tout cas, moi je m’inscris vraiment dans l’oralité ! Après, j’ai pas été imbibé d’un style ou d’un autre, je suis assez éclaté dans mes lectures, mais c’est sûr qu’il y a une filiation. 

Je me suis dit que si San Antonio vivait aujourd’hui, il écrirait comme vous. J’ai l’impression que vous êtes un peu un artisan de la langue ! Ça m'a fait plaisir de voir le mot Tchop pour dire voiture, par exemple. 

Oui peut-être. Et en même temps, il y a un truc qu’il fait souvent alors que moi beaucoup moins, c’est qu’il invente des mots. Moi je pioche, je me sers, y’a pas de cohérence dans l’argot. Je prends un peu de patois lyonnais, que je mélange avec de l’argot à l’ancienne, du verlan et du gitan et je fais mon micmac. Lui c’était beaucoup d’inventions et de bricolage. Mais c’était génial !

Cet emploi de la langue très réaliste participe à la véracité du récit. 

Probablement que ça donne au lecteur l’impression que je lui raconte une histoire à l’orale quand il me lit. C’est peut-être aussi parce que je tutoie facilement le lecteur. Quand j’écris c’est comme si j’étais en train de parler, j’écris vraiment une histoire. Ça rajoute peut-être au réalisme. 

« Il n’est pas question de me censurer. Chez moi, c’est presque une question d’intégrité, de valeur »

Le bois de Boulogne devient souvent dans vos romans. 

Oui c’est vrai. Du Boss de Boulogne à La Nuit des Hyènes, en passant par Paname Underground, il est souvent là. Mais ce n’est pas intentionnel. Je suis méga obsessionnel, et quand ça touche à quelque chose qui me fascine, j’écris tout le temps dessus. Le bois de Boulogne, c’est un endroit que je trouvais complètement dingue, surtout à l’époque du Boss de Boulogne. Bon, pour La Nuit des hyènes c’est différent parce que c’est tiré d’un fait divers. En tout cas, je ne me suis jamais dit que je devais écrire là-dessus, ça s’est fait naturellement. 

Moi ce qui me fait halluciner dans cet endroit c’est la cartographie. D’un côté t’as les exhibitionnistes, à côté t’as les épiciers ambulants. L’endroit est complètement gue-din !

Il y a beaucoup de vous dans Chems

Oui, et en plus celui-là je l’ai écrit vraiment dans un contexte où j’étais tout le temps défoncé, by night, avec les néons, je consommais pleins de trucs. Un vrai trip. C’est pas mon histoire, mais c’est proche de la mienne quand même. Cela dit, si je me contentais de raconter mon histoire, ce serait pas palpitant. Il fallait que je raconte un truc un peu plus ouf, mais c’est proche de ce que j’ai vécu quand même, oui. 

Est-ce compliqué quand c’est aussi proche de son histoire, de mettre sa pudeur de côté ? 

Non, celui-là, je l’ai vraiment écrit fonce-dé, dont j’avais peu de filtres. Mais la question se pose pour chaque bouquin. Dans la première scène de Paname Underground, je suis en plein dedans : je tape un rail de coke sur le cul d’une pute enceinte. En fait, j’écris vite et je me dis toujours “on verra plus tard”. Mais finalement, je n’ai rien enlevé. Pareil pour La Nuit des Hyènes, je savais que ce que j’écrivais était hardcore, mais je n’ai pas retouché ensuite. Il n’est pas question de me censurer. Chez moi, c’est presque une question d’intégrité, de valeur. 

Vous disiez vous lancer dans la littérature vandale pour vous “faire des burnes en platine, vous payer votre came, vos talonneuses et vos grecs complets sauce samouraï”.

J’ai rempli mon objectif ! Non mais surtout là c’était très humoristique. Le blog du Mec de l’Underground était sur ce ton-là. A l’époque où j’ai monté ce blog, les premiers articles portaient sur les graffeurs, qui faisaient donc de l’art vandale. J’ai eu envie de faire pareil avec la littérature. Et d’ailleurs ça s’est pas trop mal goupillé parce que j’ai été convoqué par les flics pour un article où j’expliquais comment démonter des vélibs. Je voulais vraiment faire des trucs qui cassent les couilles. 

On parlait des personnages en marge, des “marginaux”. Il y a des dealers, des travelos, des trans, des accros au chemsex, des miséreux. Qu’est-ce qui vous touche dans ces personnages ? 

Peut-être que c’est parce que j’ai des points communs avec eux, comme si je m’identifiais… Ou alors juste que je préfère les écorchés… Il doit certainement y avoir une fascination aussi. Mais de l’identification c’est sûr, parce qu’ils sont tous toxicos. Après il y a aussi dans mes bouquins parfois d’énormes mangeurs, qui se font du mal avec la nourriture. Se faire du mal, c’est un truc que je connais, et que tous mes personnages connaissent bien.

Dans Chems, vous décrivez ces matins où vous rentrez après des nuits blanches de déboires, et où vous retrouvez votre compagne et votre enfant. Comment vous affrontez leur regard après la sortie de vos bouquins ? 

La vérité c’est que ma meuf ne lit pas mes livres. J’en ai pas envie, et elle non plus d’ailleurs. Ensuite, je peux pas demander à mes proches de ne pas me lire, mais je refuse de discuter de ça avec eux. J’aime pas vraiment leur parler de ce que je fais. C’est tellement intime. On se demande automatiquement quelle est la part de fantasme. D’ailleurs, j’ai des proches qui écrivent et j’ai pas envie de les lire. C’est mon rapport à l’écriture. Je ne suis pas à l’aise avec l’intimité. 

Vous placez la littérature sur un piédestal, au risque de blesser vos proches ?

Oui quand même. Je me dis que je le fais pour la liberté. Je ne l’ai jamais pensé comme ça, mais je ne me censure jamais. Je me dis parfois “tu devrais retirer ça”, mais je ne le fais jamais. J’y pense, mais ne le fais pas. J’aurais trop peur de faire un truc édulcoré. En même temps, j’ai une écriture intime mais ce ne sont jamais des romans à charge. Ça arrive parfois que je m’inspire de certaines personnes pour mes personnages, mais ce ne sont pas des sales types. Je n’ai jamais défoncé qui que ce soit dans mes livres. Je n’ai pas du tout ce rapport au clash, je ne suis pas là dedans. 

Vous écrivez dans La Nuit des hyènes : « je ne sais pas quoi écrire d’autre que le béton et le hardcore. De la science-fiction, mais ça ne vend pas, de la romance, mais ça me fait chier. » En lisant cette phrase, on craint en tant que lecteur que vous arrêtiez d’écrire une fois que vous aurez fait le tour de votre sujet. 

C’est vrai, j’y ai déjà pensé et on m’en a parlé. Il va falloir que je sois finaud. En même temps, c’est vrai aussi que je suis en pleine métamorphose parce que j’ai totalement arrêté de me défoncer. Là, je sors un bouquin chez Grasset qui est beaucoup plus grand public que mes autres livres, même s’il touche quand même à la marge. Je suis en train d’en écrire un autre dans la même veine. C’est pas vraiment une volonté de ma part, mais c’est un changement de “moi” qui conduit à un changement de mon écriture. Et puis, le fait d’être chez Grasset m’a aussi ouvert un lectorat. J’ai été surpris pour Chems, par exemple. 

J’ai aussi ce truc de “ça sert à rien, la vie c’est d’la merde”. Si je suis mal luné, je peux facilement me poser ces questions, mais beaucoup de gens qui écrivent se posent. Là en ce moment je suis un peu pessimiste, parce que ça ne marche pas forcément comme je voudrais. 

« Je ne suis pas responsable de la connerie de mes personnages »

On perçoit un cheminement littéraire entre Le Boss de Boulogne et La Nuit des hyènes

Déjà, il y a le temps et l’âge. Il a été écrit il y a 12 ans, Le Boss de Boulogne, donc j’étais beaucoup plus jeune. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être à la limite de la ringardise… Pourquoi je dis ça ? Parce que moi je suis arrivé avec le blog, et aujourd’hui, il y en a beaucoup qui percent grâce à insta. Ils se font une communauté et vendent des bouquins. Et moi, je réagis comme un vieux con. Et puis je suis aussi en train de changer radicalement, j’allais terminer à Stalingrad. Donc j’ai fait un 180° dans mes choix de vie, et forcément, l’écriture est obligée de changer ! 

Dans La Nuit des hyènes, vous racontez le fait divers sordide qui a conduit à la mort de Zyed/Chicha après qu’elle a été enlevée, violée, séquestrée, et torturée par trois brutes. 

Je me suis demandé si le livre pouvait relancer quelque chose pour l’enquête. Je sais qu’il/elle s’est pointé.e dans un groupe de parole que je fréquente aussi. Sa mort est finalement assez floue. Il/elle avait un œuf d’autruche sur le visage et qu’il/elle est mort.e de la suite de ses blessures, mais peut-être aussi qu’il/elle a succombé à son overdose. En fait j’ai pas grand chose, juste un témoignage, et puis ensuite j’ai interprété. Est-ce que c’était un guet-apens ? Combien ils étaient ? Où est-ce que c’était ? Ce dont je suis sur, c’est l’enlèvement, la séquestration, le viol et la torture. J’ai que ces éléments-là. Cette histoire est méga hardcore, m’a travaillé, choqué, rendu triste et elle est devenue une obsession. C’est pour ça que j’en ai fait un livre. 

Au fil de vos livres, on a l’impression que vous mettez de plus en plus les mains dans la merde. Dans le dernier, on touche aux limites de l’humanité. 

Alors peut-être que je suis allé au max, mais en même temps, pas sûr, parce que j’ai un texte qui s’appelle Déchéance, sur la déchéance d’un tueur en série. Un peu comme j’avais fait dans P’tit Monstre où il y avait un enfant tueur qui opérait toujours de la même façon sur le même type de victimes, je me suis aperçu que les tueurs en séries étaient quasiment tous camés, alcooliques, ou qu’ils se scarifiaient. Ce sont des gens qui se détestent, et qui sont en même temps hyper narcissiques. Ça m'a donné envie de réfléchir là-dessus. Cela dit, mes deux prochains romans touchent plus au drame qu’à l’ultraviolence. 

Il faut du courage pour écrire des scènes aussi violentes. 

Sans fausse modestie, je ne me sens pas du tout courageux. En plus, c’est pas moi, ce sont mes personnages. Par provoc, j’aime bien dire que “je ne suis pas responsable de la connerie de mes personnages”. 

Vous écrivez : « Chicha connaît la dualité de l’âme humaine, sait que l’Homme peut rayonner de beauté mais que le mal à l’état pur existe aussi. Elle croit aux saints et aux anges, mais aussi au diable. » Vous ne cessez de montrer à voir le diable, il est très facile d’y croire, à force de le regarder en face. Mais croyez vous aussi aux saints et aux anges ?

Oui bien sûr. Cette dualité, je l’ai calquée sur moi-même. Je ne crois pas vraiment aux trucs lisses, même si ça doit exister. Les anges oui, j’y crois à mort - métaphoriquement bien sûr. 

Il y a aussi comme un renversement, les antagonistes ne sont pas forcément ceux qu’on croit. Typiquement, ceux qui l’ont tabassé.e sont ceux que l'on croise la journée au bois de Boulogne, qui paraissent au premier abord respectables. Les marginaux, eux, prennent la lumière la nuit. Les prostituées comme des anges qui peuplent la nuit ?

C’est aussi une question de dualité. Il y a ceux dont on voit facilement la noirceur. Je fais des groupes de paroles d’anciens consommateurs quasiment tous les jours. Et ces groupes donnent accès à l’âme humaine de manière hyper deep. Il y a énormément de gens lumineux et méga dark à la fois, des gens hyper touchants et pervers. On a tous ça en nous. J’y crois beaucoup. 

« Même s’il n’en a pas conscience, Zyed aime les couleurs du ciel au crépuscule, bleu et rose, un peu de jaune et même du vert, Ça l’apaise. » Voulez-vous être la voix de ceux qui n’en ont pas, soit qu’ils n’aient pas le loisir de prendre du recul sur eux-mêmes, soit qu’on ne les écoute pas ?

La vérité c’est que je ne sais pas pourquoi j’ai écrit ça. Ça devait bien sonner ! Et il y a quelque chose qui manque de cohérence chez moi : parfois j’ai accès à leur tête, à ce qu’ils pensent et d’autres fois non. Et je ne sais pas pourquoi ! C’est comme si d’un coup, sans explication, je n’avais plus accès à mes personnages. Après non, je ne veux pas me faire porte parole des sans-voix ou de qui que ce soit. 

Pensez-vous faire de la littérature politique ou engagée ? 

J’aurais tendance à dire non. Mais il paraît que tout est politique ! On peut tourner ça comme on veut en fait. Je ne réfléchis pas au message, mais il y a forcément une réflexion, un mode de pensée qui se dégage, inconsciemment. Je ne me pourris pas avec ça, j’aurais trop l’impression de trifouiller le texte dans un sens ou dans l’autre.

Ce qui est intéressant, c’est de s’apercevoir après du sens vers lequel va le texte. Si je prends P’tit Monstre, par exemple, je me rends compte que c’est un bouquin de droite total ! Le petit naît, et direct c’est un tueur, ya pas de contexte social, on s’en fout. Pareil dans Le Boss de Boulogne, y'a zéro contexte social on s’en fout. C’est ça qui est bien avec un bouquin, tu découvres des trucs sales en toi. 

Je n’aime pas les bouquins trop idéologiques : parfois il y a des bons trucs, mais l’auteur veut trop plaquer une idéologie et ça empêche l’histoire de se dérouler. 

« Je ne suis clairement pas maître de mes bouquins.»

Il faut accepter de ne pas être totalement maître de son livre ?

En tout cas, moi je ne suis clairement pas maître de mes bouquins. 

Pour qui écrivez-vous? 

Pour les lecteurs. Dire qu’on écrit d’abord pour soi ne marche pas dans mon cas : ça ne m’intéresserait pas du tout de tenir un journal intime, par exemple. Pour écrire, j’ai vraiment besoin de savoir que je vais être lu. Autrement, ce serait comme si je parlais tout seul. J’en suis pas encore à ce degré de folie. 

Connaissez-vous le profil de vos lecteurs ? 

Hyper variés ! Mon lectorat jeune est plutôt séduit par les univers, ce côté underground qui peut fasciner. Chez les plus âgés, ce sera plus un intérêt pour la langue, l’argot, les emprunts au patois. Notre génération a été un peu coupée de l’argot, alors que celle de nos parents ont baigné dedans, avec les San Antonio, les Audiard etc. Du coup eux, ils aiment bien ce truc stylistique et n’en ont rien à foutre de l’histoire. 

Vous avez réussi à vous intégrer dans le monde littéraire ? 

Disons que j’ai dû batailler mais comme n’importe qui. Et puis, on est pas beaucoup sur ce créneau en France, donc ça a facilité les choses pour me faire une place. Par contre, je suis vite en sous-estime. Moins maintenant, mais je peux vite me sentir teubé. Je fais peu de soirées mondaines ou de lancement. Pas par mépris, mais parce que vraiment je ne m’y sens pas très bien. Je me dis “Putain merde ils écrivent au passé simple alors que j’y arrive pas. Ils ont plein de références alors que moi mes références c’est Dragon Ball et Platon.” Donc c’est vrai que je ne suis pas très à l’aise avec le monde littéraire. Mais ça n’a pas lieu d’être, c’est juste moi et mes névroses. 

Auriez-vous des conseils à donner à un jeune auteur ?

Ouais, pleins ! Déjà, le pire que je vois, c’est de se “lire écrire” comme on s’écoute parler, en voulant impressionner le lecteur. Ça c’est une énorme connerie à mon avis ! Faut pas essayer de se la raconter. Tu peux calquer ton écriture sur ton oralité, garde ton rythme, ta musicalité : bref, fais simple. Pareil pour la trame : y’a pas besoin de romans à tiroirs. Et jamais se relire et faire lire avant d’avoir terminé le premier jet ! On fait tous l’erreur, mais je pense que c’est une connerie. Tu écris ton premier jet, et relis ensuite. Sinon ça te parasite. 

Je peux conseiller d’écrire très vite le premier jet parce qu’ensuite tu auras un squelette. Après ça change, tu retravailles, mais au moins tu as quelque chose sur quoi t’appuyer. Le premier jet pour La nuit des hyènes c’est 10 jours. Pour Chems, c’est un mois de juillet. Mais c’est vraiment un brouillon. Après il y a tout le travail de correction. Bref, il ne faut pas trop à mon avis intellectualiser les premiers jets.

Entretien conduit par

Marie Grée et Thomas de Just

photo © Marie Grée pour HORSCHAMP

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