Maud Ventura

"Le sentiment de dépendance affective peut être universellement vécu. Mais en tant que femme, on porte l’héritage du patriarcat"

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Plus qu’une folle histoire d’amour, c’est une folle amoureuse que se plait à peindre Maud Ventura dans son premier roman Mon mari. Peut-on aimer son mari comme au premier jour après 15 ans de vie commune ? Dans ce roman hypnotique à l’humour râpeux, Maud Ventura se joue avec habileté et intelligence de la dépendance et de l’insatisfaction amoureuse mais aussi des relations homme/femme dans ce qu’elles ont de plus risibles. L’autrice jongle avec les genres : satire sociale burlesque, récit d’une passion et thriller psychologique s’entrelacent dans un récit hybride, et d’une histoire qui aurait pu être tristement anodine, naît un roman grinçant et jubilatoire. 

Enfant, vous passiez vos mercredis après-midi avec votre mère et votre frère à la médiathèque de Thiais. Racontez-nous votre rencontre avec la littérature. 

Tous les mercredis, ma maman nous emmenait effectivement mon frère et moi à la médiathèque de Thiais dans le 94 et nous ramenions des livres à la maison. Ma vraie rencontre avec la littérature a été plus tardive. La lecture comme plaisir plus tard, vers 17 ans. C’est à ce moment que j’ai lu des livres qui ont réellement changé ma vie. 

Le premier livre que vous avez aimé.

Le tout premier livre que j'ai vraiment aimé, c'était L’Insoutenable légèreté de l’être de Kundera. En terminale, mon professeur de philosophie m’a suggéré cette lecture. En rentrant de vacances, j’ai acheté tous les livres de Kundera, et c’était ma première rencontre avec un auteur. Là je me suis dit que les livres, ça pouvait être beau.  

Ensuite il y a eu Annie Ernaux. Là je me suis vraiment dit “Ok on peut écrire tout un roman sur le fait qu’on est obsédée par un mec et c’est de la littérature. Moi aussi j’ai envie de faire ça”. 

« J’ai commencé mon roman pour échapper à cette écriture cadrée, et là c’était incroyable. J’ai pensé : “Mais quelle liberté ! on peut écrire absolument ce qu’on veut, on peut mentir, changer ses souvenirs, fabuler ! C’est absolument génial !” Le roman est un espace de liberté infini. »

L’écriture a toujours fait partie de votre vie. Comment êtes-vous passée d’une écriture scolaire et privée à une écriture publique ? 

L’écriture publique s’inscrit dans la continuité d’une écriture privée. J’y ai été naturellement poussée en raison d’une frustration immense. J’aimais l’écriture et écrire. Elle a toujours fait partie de mon quotidien pendant mes études. J’ai noirci des milliers de pages. Mais je sentais bien que la carrière universitaire n’était pas faite pour moi, je ne m’y sentais pas à ma place. Il fallait être rigoureux. Il faut mettre des notes de bas de page par exemple, citer ses sources ! C’est le fondement de la rigueur universitaire. J’ai commencé mon roman pour échapper à cette écriture cadrée, et là c’était incroyable. J’ai pensé : « Mais quelle liberté ! on peut écrire absolument ce qu’on veut, on peut mentir, changer ses souvenirs, fabuler ! C’est absolument génial ! ». Le roman est un espace de liberté infini.

L’écriture d’un roman comme libération… Mais vous vous êtes rendu compte que ce n’était pas si simple… 

Je compare souvent l’écriture d’un roman à un jeu vidéo. Il y a des niveaux : quand on tue un démon on peut passer à celui d’après. Mais il y en a toujours un autre derrière. En plus, pendant l’écriture on est toujours confronté à sa propre médiocrité. Il y a tellement de livres incroyables, on se demande qui ça va intéresser et qui on est pour écrire à côté de Proust.

 

Il y a aussi les difficultés techniques : faire avancer son histoire, créer les émotions, le suspens, la peur, l’énervement, planter une atmosphère.  Les difficultés pratiques également : on écrit son premier roman pour l’amour de l’écriture. Personne ne nous attend. Il faut réussir à dire à ses amis que ce soir on ne sort pas avec eux, on écrit son roman toute seule dans sa chambre. Les difficultés sont innombrables mais il y a aussi quelque chose d’incroyable : créer un monde à partir de rien, dans lequel on fait évoluer ses personnages. 

Je compare aussi l’écriture d’un roman à la construction d’une maison : chaque étape a ses difficultés, mais aussi des aspects merveilleux. Au début on crée des fondations, la structure de la maison. Et à la fin, on change le cadre sur le mur, le vase avec les fleurs, on change la lumière - on change un adverbe, on ajoute ou on enlève un mot. On finit dans le micro-détail. C’est très riche, les exercices sont variés : faire la structure, créer un dialogue, ou un décor. Toutes les étapes sont intéressantes. Mais écrire un roman c’est ce que j’ai entrepris de plus dur dans ma vie, plus dur que tous les concours que j’ai passés. 

Ecrire un roman c’est construire un monde. Vous habitiez ce monde-là ? 

Oui, mais pas à 100% parce que je travaillais pendant l’écriture de mon roman. J’étais en stage à la maison de la radio. Mais je me souviens, j’étais dans la ligne 6, entre Denfert et Passy et j’étais absorbée par ce monde que je créais. Dès que je n’étais pas sollicitée, j’y pensais. Je prenais beaucoup de notes dans mon téléphone pendant tous ces trajets : « scène Clémentine », « carnet de punitions ». Mon esprit vagabondait. Je me plongeais dans mon histoire, et les idées venaient. Quand je m’endormais le soir, je fermais les yeux et mon esprit divaguait encore, et j’avais plein d’idées. Je me relevais pour les noter, de peur de les oublier. Je n’y pensais pas tout le temps mais c’était très présent quand même. 

«  Je me rends compte que je ne suis pas totalement sortie de ce roman »

Vous notiez des idées de scènes durant vos trajets en métro. Les scènes préexistent au roman ? 

Non. C’est l’inverse. On se plonge dans une histoire et tout nous rappelle cette histoire : c’est l’inspiration. Je me mettais dans l’état d’esprit « Mon Mari », et tout me faisait penser à cette histoire : des films, des discussions, des scènes personnelles, et je me disais « c’est très Mon Mari ». 

 

Par exemple, hier j’ai bu un café avec une amie et elle montrait les emails traqueurs. Ce sont des mails qui permettent de voir quand ils ont été lus, ouverts, refermés etc. Je me suis dit que ça aurait pu être dans Mon Mari. Je me rends compte que je ne suis pas totalement sortie de ce roman. Parfois, j’aimerais ajouter un paragraphe, mais ce n’est plus possible.

Vous avez travaillé chez POL. Mais vous avez déclaré qu’être autrice et éditrice n’était pas compatible. 

J’ai fait un stage de deux mois chez POL pendant mon année de césure. Je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie. J’ai voulu tester différentes choses dans l’espoir de trouver ma voie. Je me suis naturellement tournée vers l’édition. C’était une évidence. Seulement, j’écrivais un roman en même temps. Alors je me comparais toujours aux textes que je lisais. Je me suis donc dit que je deviendrai éditrice le jour où j’aurais fait le deuil de mes romans s’ils n’étaient pas publiés. Ou éditrice à 40 ans parce que je ne veux plus écrire. J’ai donc barré de ma liste l’édition. Il y a de très bons auteurs qui sont aussi éditeurs mais ce n’est pas moi. Mais peut-être que maintenant ça serait possible puisque je suis apaisée à ce niveau-là. 

Ensuite, il y a eu ce véritable coup de foudre avec la radio.

Oui, un véritable coup de foudre. J’écoutais beaucoup la radio. J’ai fait un stage chez Augustin Trapenard. Le premier jour tout était incroyable. A la fin de mon stage, tout était toujours incroyable. J’ai vraiment senti que j’étais réellement à ma place. 

Aujourd’hui vous êtes productrice de podcasts, mais vous dites ne pas vous sentir journaliste. 

Tout dépend de ce qu’on entend par journaliste. Je vois bien que je n’ai pas la même approche que les journalistes. Aujourd’hui je travaille à NRJ et notre mission c’est le divertissement. Le journaliste a plutôt une mission d’informer. Je ne lis pas la presse tous les jours, je lis des romans, trop de romans pour une journaliste d’actualité. 

Vous avez parlé de ce rapport aux artistes et la façon de se placer. Vous préférez leur donner la parole. 

Oui, j’aime donner la parole aux artistes et savoir quel message ils ont à donner au-delà du people. Je trouve ça passionnant, fascinant. 

Aujourd’hui, votre premier roman Mon Mari est un succès. Vous êtes une artiste à qui on donne la parole.

Je pense que j’ai encore du mal à me dire autrice, écrivaine. Pour moi l’écrivaine c’est quelqu’un qui a construit une œuvre en publiant plusieurs livres. Je n’ai pas encore construit d’œuvre. Est-ce un problème de légitimité ? Je ne sais pas. Mais je trouve d’une façon générale que les discours ne se renouvellent pas assez. Pourtant c’est très rafraichissant d’entendre de nouvelles choses. Par exemple, j’écoute le podcast « les mecs que je veux ken » de Rosa Bursztein. Elle a 32 ans, elle parle un autre langage et elle a une autre vision. J’ai envie de contribuer à ce nouveau discours sur la littérature, le féminisme. 

Vous êtes passionnée par le sentiment amoureux. 

La question du pourquoi est difficile. Je pense que ça m’a toujours intéressé. Mon livre préféré enfant était « La maîtresse est amoureuse ». Je ne sais pas pourquoi ça me touche autant. La première rencontre avec quelqu’un, je n’ai pas envie de lui demander ce qu’il fait dans la vie, mais « tu as quelqu’un ? », « comment vous vous êtes rencontrés ? ».  Ce n’est pas le sentiment amoureux ou la rencontre d’un inconnu dans un bar qui m’intéresse mais plutôt « faire couple ». Comment on s’aime, comment on construit un couple. Je prends toujours des nouvelles d’amie d’amie d’amie qui devait se fiancer et qui a annulé les fiançailles parce qu’elle est partie avec son prof de yoga. Il y a un podcast qui s’appelle « Ex », et j’adore. C’est 45 minutes pendant lesquelles quelqu’un raconte son histoire d’amour. Je me demande pourquoi on parle d’autres sujets en fait. C’est le plus important et passionnant ! J’ai envie de savoir si la personne que je côtoie est amoureuse, heureuse. Je me demande si l’amour est forcément heureux et quelles questions on traverse dans le couple. 

Vous avez mis trois ans à écrire Mon Mari. Quel est votre rapport à l’écriture ? 

C’était fluctuant, jamais quotidiennement. Ça dépendait vraiment des phases de ma vie, et des difficultés que je traversais. Parfois je n’y touchais pas pendant plus de trois mois et parfois j’avais des idées et donc je m’y remettais. Mais après avoir trouvé mon sujet, j’en suis tombée amoureuse. Et aujourd’hui ça m’intéresse toujours. Même quand j’abandonnais pendant des mois, j’avais envie d’y revenir. Mais il a fallu du temps. 

Vous n’avez songé à abandonner ce sujet ? 

Si, deux cent fois. Parfois je me disais que je n’y arriverai jamais, et à d’autres moments j’y croyais. Ce roman est aussi lié à mon travail chez France Inter, où je travaillais pour les matinales du jeudi au dimanche, souvent la nuit. J’avais donc du temps du lundi au mercredi. Et comme je suis plutôt hyperactive, j’écrivais pendant ces trois jours. Les conditions matérielles étaient réunies pour que j’écrive ce roman. Et c’est pour ça que j’ai pu l’écrire. 

Il y a une influence de votre travail universitaire dans votre écriture ? 

Oui, clairement. J’avais le même style dans mes mémoires. Mon écriture est simple et démonstrative. Le style n’est pas très fleuri. On peut retrouver la froideur universitaire mais cela avait déjà été relevé par mes professeurs en prépa. C’était simple et transparent. Ça plaisait à certaines personnes et pas à d’autres. En tout cas, mon roman est très accessible : tout le monde peut lire ce livre. C’était un point très important pour moi. 

L’écriture est un travail besogneux. Dans quel état êtes-vous quand vous écrivez ? 

Oui c’est un travail besogneux. Pour moi, c’est vraiment un travail. Ça demande de la concentration, du temps. Mais ça ne se fait pas dans la douleur. On est quand même seulement assis derrière un bureau. Quand j’étais étudiante, j’ai été vendeuse chez Sephora dans l’odeur de parfum, avec la même musique en boucle, debout toute la journée. Il y a des boulots pénibles, physiques. Mais l’écriture n’est pas non plus un loisir. Ça reste un travail. Pour moi c’est un métier, avec ses avantages et inconvénients.

Vous avez envoyé le texte au moment où vous en aviez fait le deuil. 

Oui j’ai envoyé mon texte lorsque j’avais fait le deuil des lettres de refus. J’avais tellement peur de me prendre des lettres de refus et je savais que ça allait être tellement douloureux. Pour 3000 manuscrits reçus par an, POL en publie un. Mes chances étaient donc infimes. J’ai donc commencé à écrire un deuxième roman avant d’envoyer le premier et je dévalorisais sans cesse mon travail pour me préparer à un échec. Je disais à mes amis que c’était un petit roman, un échauffement, que ce n’était pas sérieux. Je me protégeais et donc je minimisais ce texte, et je ne voulais pas me décourager. Sinon la claque aurait été trop violente. 

« Je ne pouvais pas raconter ma propre histoire.  »

Mon Mari est une histoire originale. C’est une femme qui est folle amoureuse de son mari après 15 ans de mariage. Ce n’est pas un amour naissant, ce n’est pas un amour sur la fin. C’est un amour installé. Comment est venue cette idée ? 

L’idée est venue d’un sentiment amoureux trop fort, de la dépendance à la personne avec qui j’étais avant. L’idée est venue de cette histoire que je vivais. J’étais très amoureuse, il était très amoureux, il me donnait tout, on vivait ensemble, c’était le mec idéal mais j’étais malheureuse et je me sentais hyper seule. Du coup j’ai essayé de créer une fiction pour raconter mes propres émotions. Je ne pouvais pas raconter ma propre histoire. 

Je me suis donc projeté dix ans plus tard : une maison, un chien et deux enfants. Et le mariage bien sûr. Je me suis demandé si tout ça me rendrait heureuse ou toujours aussi insatisfaite. 

Dans cette projection, personne n’a de prénom. Ce ne sont que des anonymes sauf les amis et amants qui ont des prénoms plutôt communs. Tout le monde peut s’y identifier. 

je n’ai pas réussi à les nommer. Cela m’évitait de les connoter socialement et je voulais un côté intemporel aussi. L’absence de prénom, de date, de ville, cela me permettait que Christine, Coline ou Marie puissent s’identifier à cette histoire. 

Ils ne viennent pas du même milieu social. Cet écart était important pour vous ? 

C’était important pour moi de le mentionner. Dans les histoires, on ne parle pas de comment les gens payent leur loyer alors qu’ils habitent de grands appartements à New York. Pourtant, ça joue dans une relation. On ne peut pas raconter d’histoire d’amour sans préciser. En 2022 c’est important de parler de l’argent dans un couple. Ne parler que du cœur qui bat je trouve ça un peu léger. Cela peut expliquer beaucoup de chose l’écart social : le manque de confiance, l’impression de surchoper, le malaise autour des codes. Je voulais que dans mon roman on n’ait pas l’impression qu’elle soit juste folle. Je voulais que les ressorts psychologiques soient plus profonds et que ça ne soit pas juste du point de vue de l’amour. 

J’ai lu en même temps Normal People, le roman de Sally Rooney, qui est devenu une série après. L’écart social joue un rôle très fort dans l’histoire d’amour des protagonistes. 

Ce roman est un roman féministe. 

Je ne décris pas une histoire d’amour heureuse. Je ne fais pas l’éloge de cette histoire d’amour qui tourne autour de son mec. Ce n’est pas la clé du bonheur. Le rêve du prince charmant et le fait de vivre que pour l’autre c’est monstrueux et terrible. Dans cette histoire, il n’y a aucune communication ni confiance, alors que c’est ça le plus important dans un couple. J’aurais pu partir de l’inverse avec une belle histoire d’amour mais j’ai décidé de prendre le parti inverse. 

Ma manière d’écrire les choses est forcément ancrée dans le féminisme car c’est ma vision des choses. On écrit, et après coup on se dit qu’il y a une vision du monde derrière. C’est pour ça que c’est féministe.

Dans votre roman, le mari semble très amoureux de sa femme. Chacun manifeste son amour à sa manière. On pense au premier abord à un déséquilibre, mais est-ce réellement un déséquilibre ? N’est-ce pas une asymétrie dans la manifestation de l’amour ? 

C’est précisément la question que je veux que le lecteur se pose, et je ne donne pas de réponse. Je voulais qu’à chaque scène, le lecteur se dise à la fois « elle exagère, il peut regarder la télé, il a bossé toute la journée. Il n’est pas obligé de lui dire qu’il l’aime » et « c’est vrai que sa réaction au mec n’est pas très sympa ». C’était la question profonde dans laquelle j’étais plongée à ce moment-là. Je me demandais si je n’étais pas folle, si j’en demandais trop, alors que je voyais aussi tout ce qu’il faisait pour moi. 

La clé du livre est dans l'épilogue, étais-ce un élément présent dès le début du processus d’écriture ?

Non c’est venu à un moment dans l’écriture quand je me suis posé la question de la fin. Je ne voulais pas qu’on s’y attende. Il y avait plusieurs fins possibles. J’en ai écrit plusieurs. A un moment j’ai eu une illumination. Je ne dis pas la fin, il faut le lire ! 

« Le sentiment de dépendance affective peut être universellement vécu. Mais en tant que femme, on porte l’héritage du patriarcat »

Est-ce que les relations homosexuelles, le cadre de cette histoire, ne seraient pas toujours empreintes de ce même rapport de pouvoir ? 

Je me sens pas du tout légitime de répondre à cette question car je n’ai eu que des relations hétérosexuelles dans ma vie. Mais j’ai eu des retours de lecteurs et lectrices homosexuels qui me disaient qu’ils ou elles vivaient la même chose. Cette mécanique de calcul et recherche des preuves d’amour peut avoir lieu dans tous les couples. 

Une femme m’a dit que ce livre l’avait glacée, qu’elle avait reconnu sa relation. Mais c’était l’inverse dans son cas : c’est son mec qui était à la place de cette femme. Elle me disait se sentir étouffée et réaliser l’état d’esprit dans lequel son mec se trouvait. Elle me disait que c’était horrible. 

Je pense donc que le sentiment de dépendance affective peut être universellement vécu. Mais en tant que femme, on porte l’héritage du patriarcat : si une femme n’a pas d’enfant elle a raté sa vie par exemple. Ça crée des attentes déséquilibrées entre les hommes et les femmes. A 25 ans, les mecs disent j’ai une copine et les filles cherchent l’homme de leur vie. On nous a socialisées de cette façon-là. 

Vous avez élaboré ce système de sanction : un véritable ordre juridictionnel privé adapté aux couples. 

Je pense que tout le monde fait ça, même si personne ne fait vraiment un carnet. Lors des séances de dédicace, tout le monde commence par me dire « elle exagère », et quelques secondes plus tard « alors moi avec mon mari… » et c’est des trucs encore pires ! 

Rien dans le roman ne doit pas être reproduit. Il y a plein de passage au présent de vérité général sur l’amour. J’écris ces phrases bêtes mais pour moi c’est le contraire d’un couple sain et équilibré. A cause de cet amour toxique, elle ne vit que des relations toxiques : son travail, ses amitiés, ses enfants. Une histoire toxique comme ça entraîne plein de dommages collatéraux. 

Ses enfants sont du temps volé à sa relation avec son mari. Ça amène à se poser la question du rôle et de la place de la mère. 

Oui, quel genre de mère peut-on être si on est obnubilée par son mari ? Cela lui fait faire des choses horribles, comme des enfants alors qu’elle n’en a pas envie. Elle voit ça comme un moyen de verrouiller son mari. 

On peut faire le parallèle avec sa mère à elle le jour de son mariage. Celle-ci vient la voir et lui dit : « tu as l’amour triste ». 

J’avais envie d’introduire le personnage de la mère mais je ne l’ai pas approfondi. Le lecteur va fouiller par lui-même, et avoir des réponses contradictoires aux questions. Chacun peut avoir une lecture, un avis différent sur la cause de cet amour toxique : le transfuge de classe, l’hypersensibilité, la quête de légitimité ou l’héritage de sa mère. Il n’y a pas qu’une réponse. J’essaye de donner plein de pistes aux lecteurs. 

Qu’est ce vous répondriez à une auditrice qui vous racontait cette histoire dans votre podcast « La la la l’amour » ? 

Je lui dirai qu’il n’y a qu’une seule question à se poser anytime : « est-ce que je suis bien ? ». C’est la seule boussole. L’amour ne doit pas être triste, il doit toujours être heureux sinon ce n’est pas de l’amour. 

Quel conseil donneriez-vous à un jeune auteur ou autrice ? 

Le conseil : il faut écrire, pour se confronter à ce qu’on a fait, pour travailler et remanier. On n’écrit pas dans sa tête. Parce qu’il y a un monde entre le roman qu’on écrit dans sa tête et celui qu’on écrit réellement. Et de bien nommer et classer ses documents Word ! 

Entretien conduit par Coline Abeille et Marie Grée

photo © Marie Grée pour HORSCHAMP

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