HARMONY

KORINE

INSTINCT

« C'EST AVEC L'INSTINCT QU'ON TROUVE LA POÉSIE»

Traitez Harmony Korine d’intellectuel, ou élevez son oeuvre au rang prophétique et visionnaire des cinémas de demain ; il n’en a cure. Harmony Korine crée comme il respire, naturellement, instinctivement. Et s’il affirme volontiers son intention de dresser le portrait d’une société et d’une génération, il se refuse à théoriser et analyser un art qu’il pratique plus simplement en mesurant l’énergie, le rythme et la texture, avant de les associer en devenir d’un mouvement dont il serait le premier et l’unique spectateur.

Si des artistes comme Werner Herzog, Agnès B, Gus Van Sant ou Larry Clark se sont laissés porter par la fascination Korine ce n’est pas uniquement pour son bon gout, son esprit foisonnant, et son génie indéniable. C’est avant tout parce qu’il n’est qu’un sale gosse, puéril et rebelle. Un éternel provocateur, un emmerdeur, un bagarreur. De ceux qui persistent à dire qu’il n’y a qu’en trainant sous les ponts et en prenant des drogues hallucinogènes que l’on trouvera l’inspiration véritable. Celle qui touche à la poésie. A l’ultime.

Sur la planète Harmony Korine, les enfants se promènent à moitié nus, à moitié déguisés aussi. Ils cassent, ils crient et jouent à la guerre. Ils se font entités fantomatique monstrueuses. Ils accaparent, se noient dans la foule et l’alcool, se livrent à des divinités grotesques ; idoles d’une mythologie populaire. Ils fabriquent de la merde, vivent, mangent et baisent dans des limbes faites de rejets et de déchets. Des créatures surréalistes pourtant si familières… Tout ça pourquoi ? Parce qu’Harmony Korine livre ce qu’il a vu : un océan de misère et de déjections dans lequel l’innocence demeure, toujours encline à l’espoir et à l’amour. Même si le grand méchant monde s’évertue à les broyer avec une énergie impérissable.

Rencontre avec un cinéaste hors-paire, hors du temps et hors la loi. Un visionnaire qui possède, sans savoir où exactement, le 3ème oeil incompris et miraculeusement ressuscité du véritable poète.    

Entretien réalisé à l'occasion de la rétrospective qui lui était consacrée au Centre Pompidou, du 6 octobre au 5 novembre 2017.

par Mathieu Morel et

Léolo Victor-Pujebet

Quel genre d’enfant étiez-vous ?

 

J’étais un garçon qui s’ennuyait, un garçon un peu blasé. J’ai grandis dans le Tennessee, où je jouais souvent au baseball, tout seul contre un mur… Je me baladais sur mon vélo, puis plus tard, sur ma mobylette ou en skate-board, souvent pour aller draguer les filles. J’ai été viré de plusieurs écoles, parce que j’étais perturbant et perturbé. Les profs allaient parfois jusqu’à me taper dessus et j’ai même fait un séjour dans une prison juvénile. Rien de très glorieux, mais tout ça était très excitant. Je repense à cette époque comme une grande aventure… Dormir sur les toits, trainer avec des forains et zoner… Je ne serais pas là si je n’avais pas eu cette enfance particulière. Je ne serais pas là non plus si je n’avais pas développé une capacité à rester un enfant toute ma vie.

Aviez-vous un rêve ?

Oui, j’avais un rêve d’enfant. J’en ai eu plusieurs. Le premier était très simple : vivre comme un roi, être avec la plus belle des femmes et manger de la nourriture excellente ! Puis j’ai voulu faire quelque chose de mes dix doigts… Créer quelque chose. Je n’avais surement pas idée de quelle forme ça prendrait. Mais je voulais déjà exprimer un sentiment. L’idée de la création m’excitait beaucoup. Je le sentais en moi. C’était mon autre rêve. Puis en grandissant j’ai découvert Buster Keaton, Abbott et Costello, les Marx Brothers ! Je voulais faire ce qu’ils faisaient, c’était mon nouveau rêve. Je voulais faire rire. Faire le clown. Puis les choses ont évolués, car quand on est un clown il n’y a qu’un pas entre l’envie de faire rire et celle de mettre mal à l’aise (rires).

Effectivement vous dites souvent que vos films sont fait pour mettre mal à l’aise le spectateur. Mais vous Harmony, qu’est-ce qui vous met mal à l’aise ?

Je dis parfois ça parce que ça m’amuse, mais vous savez, je n’essaye pas systématiquement de mettre les gens mal à l’aise. Disons plutôt que j’essaye de faire ressentir aux spectateurs des instants d’inconforts. Un inconfort physique. Je veux qu’ils ressentent quelque chose de physique en voyant mes films ! C’est surement beaucoup plus perturbant qu’un simple malaise moral. Qu’est-ce qui me met mal à l’aise à titre personnel ? Pour être honnête, je n’en sais rien. Mais je vais chercher.

Dans l’ensemble de vos films, court-métrages et clips, le monde nous est souvent présenté comme une vaste décharge, un univers de déchets, où tout est brisé, irréparable…

Oui. Non. Je ne sais pas ! Peut-être ? Ce n’est pas voulu, mais effectivement, ça y ressemble ! J’ai grandis autour de cet univers vous savez. Et malgré tout, je l’aime. C’est l’Amérique. Juste l’Amérique. Je suis un réalisateur américain, qui filme des américains. C’est tout. Et si ça ressemble à une décharge, je n’en suis pas responsable. Mais j’en suis heureux (rire). 

Vous dites être en recherche du parfait non-sens ?

Je dis souvent que je m’en fiche de donner du sens. Et c’est bien vrai. Il y a quelque chose de plus intéressant à rechercher et expérimenter le non-sens. Parce qu’on va au-delà de la réalité, au-delà de toutes formes de vérités (ndl : en français). On touche à quelque chose qui vient d’ailleurs, de plus profond, de plus loin… Dans cette démarche, on finit toujours par retrouver un sens à son histoire et les événements que l’on décrit. Mais ce sens ne ressemble absolument pas à ce que l’auteur aurait pu imaginer au préalable, s’il l’avait souhaité. C’est ici qu’on atteint une forme de poésie. Quelque chose qui ne se contente pas de décrire, mais qui transcende. Et c’est de là que je tire la réaction physique dont nous parlions il y a quelques minutes. Dans ce non-sens qui finit par en prendre un auprès des spectateurs, même s’ils n’arrivent pas à le définir. Quand le cerveau ne peut pas mettre des mots ou des faits sur un sentiment, c’est le corps qui s’en empare. C’est le même type d’expérience que l’on retrouve avec les drogues vous savez. Ils nous arrive quelque chose qu’on ne peut pas décrire, on découvre des choses qu’on ne pourrait pas expliquer, on comprend des choses qui finissent par nous échapper, peut-être parce qu’elles nous dépassent. Et tout ceci n’a aucun sens pour ceux qui n’étaient pas dans le délire psychédélique, parce qu’on ne peut pas l’expliquer. Donc moi je procède à l’envers. Je fais dans le non-sens pour atteindre cet élément inexplicable. Puis j’attends qu’il donne une réaction aux spectateurs, qu’il devienne une hallucination libre d’interprétation, jusqu’à ce que chacun, moi y compris, y trouvent un sens.

Les femmes et l’amour sont une inépuisable source d’inspiration

Elle est présentée dans le film comme la muse déchue d’une génération…

Oui tout à fait ! C’est exactement ça, c’est ce qu’elle est et je voulais la présenter comme ça. Elle a été le nounours, le doudou de toute une génération. Utilisée, salie puis jetée.

Vous semblez avoir vos propres muses. Chloë Sevigny durant une grande partie de votre vie, et, aujourd’hui, Rachel Korine. Est-ce que les femmes que vous aimez vous inspirent ?

Bien sûr ! Les femmes et l’amour sont une inépuisable source d’inspiration. C’est même très difficile, voire impossible, de fonctionner sans ça une fois qu’on y a gouté. Les femmes de ma vie ont toujours eu une part importante dans mes films et dans mon œuvre. Car mon art c’est moi. Et moi, c’est aussi la femme que j’aime.

Quand vous écriviez « Kids » et « Ken Park » pour Larry Clark, avec vous adapté votre style et vos idées à lui ? Ou bien les avez-vous écrit comme vos propres films ?

J’ai écris ces films il y a très longtemps, et je n’étais qu’un gosse. Je les ai écris pour lui. Totalement pour lui. J’avais à l’esprit ses photographies et l’univers de Tulsa, on discutait beaucoup et sa vision était très présente dans ce travail sur mesure. Mais il me faisait énormément confiance, donc j’y ai mis beaucoup de moi et à ce titre, je développais en parallèle mon propre langage. Ces scénarios m’ont beaucoup aidé dans cette voie même si effectivement, écrire un texte que l’on va filmer et mettre en scène n’est pas vraiment le même travail que d’écrire un texte pour le livrer à un autre cinéaste.

C’est cette démarche qui justifie la cécité de Léo Scott, le monteur de Trash Humpers ?

Bien sûr ! Mais attention, il n’est pas totalement aveugle, seulement à 98% (rire). Donc il ne voit pratiquement rien, mais il ressent parfaitement la texture du film. Il voit des ombres, quelques nuances de couleurs, des variations de luminosité et il compose à partir de ça. C’est donc ce que j’appelle la texture du film. Ce qu’il renvoie concrètement. Voilà comment on peut le justifier. Mais la vérité c’est que je trouvais juste ça génial et hilarant d’avoir un monteur aveugle et de voir ce qui allait se passer.

Vous présentez Spring Breakers comme une ode à la pop culture. Vous dites que le casting de pop-star était essentiel, pour que leurs fans voient le film.

C’est vrai. Je voyais le film comme une sorte de poème pop. Pour se faire, il fallait y incorporer une dose suffisante de mainstream, un véritable contexte lié à la culture pop. C’était le seul moyen d’en faire ressortir le sens. Et puis bien sûr, j’ai fait ce film pour les jeunes. C’est un miroir tendu vers la société. Celle des ados, leur mode de vie et leur centre d’intérêt. Alors le meilleur moyen de d’attirer leur attention dessus, c’était d’inclure au film leurs centres d’intérêts : leurs pop stars. Beaucoup de cinéastes, d’artistes et d’auteurs passent à côté de quelque chose en rejetant en bloc jusqu’à l’existence même d’artiste comme Selena Gomez. Et comme je suis moi aussi friand de ce genre de culture, j’ai lié l’utile à l’agréable !

Avez-vous pensé à d’autres célébrités du monde de la pop ? Par exemple on ressent beaucoup la présence de Britney Spears, son histoire et son caractère semblent hanter le film…

Selena Gomez et Vanessa Hudgens étaient mes premiers choix, et elles ont acceptées immédiatement, donc je n’ai pas eu à approcher qui que ce soit d’autres. Mais je ne manquais pas d’idée de ce point de vu là. Concernant Britney et son aura, il faut savoir que j’ai ratissé large pour capter le spectre de cette culture. Et cela inclut forcément Britney Spears et sa musique. Mais elle est un peu plus âgée que les filles. Et je crois qu’elle est sans arrêt à Las Vegas maintenant ! (Rire) Mais son histoire est évidemment très intéressante, et très inspirante.

"LE BONHEUR EST POSSIBLE

PARTOUT"

Croyez-vous au bonheur ?

(Un temps). Peut-être. Oui. Bien sûr ! Pourquoi je n’y croirais pas ?

Vos films peuvent parfois remettre en question son existence…

Oh mais ça, c’est parce que vous êtes français ! (rire). Le bonheur est possible, partout ! D’ailleurs mes personnages ont beau vivre des conditions qui vous feraient cauchemarder, il se trouve que la plupart d’entre eux sont très heureux. Et d’ailleurs, demandez-moi si je suis heureux.

Etes-vous heureux ?

Bien sûr ! Je vais être papa ! Je vais être le plus heureux du monde ! Vous verrez quand ce sera votre tour.

En observant votre filmographie, on sent une évolution assez singulière de votre approche des « formes ». Expérimentant le dogme avec Julien Donkey-Boy et le poétisme avec Mister Lonely, vous revenez ensuite à une considération plus radicale, plus originelle du cinéma. Comme si vos précédentes utilisations de certains points de la « grammaire » cinématographique « classique » vous avaient persuadé que la poésie, les fondements et la profondeur de l’image se trouvaient dans la décodification des formes. Une caméra personnage, embarquée, un scénario déconstruit, laissant une place extrême à l’improvisation. D’où vous vient cette envie de tester toutes ces formes ?

Oh merde. Je vais totalement vous décevoir ! Vous y avez beaucoup réfléchi on dirait, et c’est génial, c’est gratifiant. Mais je vais juste vous répondre que je l’ai fait parce que je le sentais bien comme ça. A chaque fois. Je ne réfléchis pas de cette manière, je ne me demande pas pourquoi je fais telle ou telle chose, telle ou telle forme. Je le fais comme je le sens et puis c’est tout. Il y a dans mon esprit des images et des sons qui se mélangent par moment, j’essaye juste de retranscrire la façon dont ces éléments me sont apparus. Ce n’est pas une question de grammaire ou de quoi que ce soit. Ce sont des vibrations, du rythme, de l’instinct. Ce n’est pas un acte réfléchi. Ce n’est pas un acte intellectuel. C’est une réponse instinctive et émotionnelle à une question que je me suis posé à moi-même. Quelque chose comme : et si tu faisais un film ? C’est pour ça que je suis très attiré par les expériences en tout genre, liées ou non aux drogues, expériences sexuelles, hallucinogènes ou hypnotiques. Car elles favorisent une création instinctive et m’aident à construire les choses de cette manière. Je trouve ça plus fort que de réfléchir comme un dingue aux formes et ce qu’elles représentent, à ce qui a été fait par les autres cinéastes et au sens que les théoriciens du cinéma donnent à tel ou tel élément. Car c’est avec l’instinct qu’on trouve la poésie. N’importe quel grand poète vous le dira. Mes films ont la forme de mon état d’esprit. C’est tout.

Vous vous demandez parfois comment vous auriez mis en scène les scénarios de Kids et Ken Park si vous en aviez été le réalisateur ?

Non, pas vraiment… Je ne sais pas. J’étais totalement absent sur le tournage de Ken Park, donc je ne me suis jamais vraiment posé la question. J’avais bien une idée de ce à quoi allait ressembler le film mais je ne réfléchissais pas à sa mise en scène et encore moins à ce que j’en aurais fait. Pour Kids c’est un peu différent, car j’étais là et d’une certaine manière, j’ai participé à la mise en scène. Chaque jour amenait son lot de discussion et de conversation. Larry était plus âgé que nous mais c’est notre monde qu’il voulait mettre en scène, alors il posait beaucoup de question et était très attentif à mes réflexions. Le film ressemble à ce que j’avais imaginé en l’écrivant. Donc j’imagine que je ne l’aurais pas vraiment fait différemment.  

À propos de votre projet avorté Fight Harm, vous avez un jour dit que  « Mes proches s’inquiétaient que je ne fasse plus la différence entre ce que je créais et qui j’étais. »

Oui c’est vrai. Et c’est normal et compréhensible. Je me promenais avec ma caméra et j’essayais de provoquer des bagarres. Je recherchais la violence, je provoquais les gens jusqu’à les pousser dans des réactions totalement extrêmes. Il faut se mettre à la place de mes proches... Ils ne voyaient pas la construction d’une œuvre ou d’une réflexion. Ils se disaient juste que j’étais dingue et que j’allais finir à l’hôpital ou en prison. Ou les deux. Certains projets artistiques nécessitent qu’on s’y implique totalement. Qu’on y mette notre cœur et toute notre énergie. Dans ces moments là, il n’y a plus de différence entre ce que l’on crée et ce que l’on est. Alors j’imagine qu’ils n’avaient pas tort de s’inquiéter. Pour mettre en place ce projet et filmer mes scènes, je me baladais pendant des heures, je prenais beaucoup de drogues (et notamment des drogues hallucinogène). Donc quand je rentrais chez moi, c’était difficile de sortir de cet état d’esprit. Après une journée d’errance, de bagarre et de défonce, on ne peut avoir l’air normal tout à coup pour dire bonjour à sa famille… Mais Fight Harm n’est pas totalement à l’origine de tout ça et des inquiétudes qu’on pouvait avoir à mon égard. Ce projet artistique n’était que le reflet du mode de vie que j’avais à l’époque. Dangereux et destructeur. Pour moi et pour les autres…

Avez-vous déjà regretté ce comportement et cette dangerosité ?

Des regrets ? Jamais ! Bien sûr que non. Aucun regret. Regardez-moi aujourd’hui, je suis là et nous sommes en train d’en discuter parce que c’est quelque chose qui vous parle, vous interroge et fera peut-être réfléchir vos lecteurs. Je n’ai aucun regret dans ma vie. Aucun ! Car je suis un artiste accompli et que mon travail est reconnu. 

"C'EST AVEC L'INSTINCT QU'ON TROUVE LA POÉSIE"

"mes films ont demandé beaucoup de sacrifices"

Alors qu’est-ce qui fait l’essence de votre cinéma ?

En un mot : les fantômes.

Et concernant le reste de votre travail artistique ? Vous jouez des formes à travers vos textes, vos peintures et vos constructions…

Absolument. Mais ce n’est pas forcément réfléchi. J’écris, je peins et je fais des films pour créer. Simplement pour créer et m’exprimer. C’est important d’avoir une activité artistique en permanence, mais tout est lié. Il n’y a pas la peinture et à côté le cinéma ; c’est la même chose pour moi, c’est l’acte de création. Tout prend forme au sein de la même idée. C’est l’étincelle magique que je recherche et que je traque depuis que je suis enfant. 

Vous dites parfois que vous êtes prêt à vous sacrifier pour le cinéma.

Oui. Mais je disais ça quand j’étais plus jeune. Quand je n’avais pas encore compris que le cinéma n’empêchait pas de vivre et inversement. Mes films ont été très difficiles à faire, surtout les premiers. Ils demandaient beaucoup de sacrifices, des débats, des disputes et des combats sans fin ! Si bien qu’à force, me battre était la seule chose que je savais faire. D’où cette idée de sacrifier ma vie pour le cinéma. J’étais dans un esprit guerrier. Mais maintenant que je prends de l’âge, je comprends qu’on peut avoir les deux. Une belle vie et de bons films. Mais faire des films n’est jamais très fun, c’est difficile. Donc d’une certaine manière c’est encore un sacrifice. Mais je ne le vois pas de la même manière qu’avant. 

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