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D’où viens-tu ?
 

Alors je tiens à préciser que je réponds à ces questions au tout dernier moment, la nuit, après 10 verres de whisky. Donc je ne suis pas tout à fait sûr que mes réponses soient cohérentes. D’où je viens ? Je suis en train de m’imaginer naître à Babylone. Oui, voilà, je suis né à Babylone il y a 3000 ans. On s’avait s’amuser à cette époque. L’alcool coulait à flot des multiples orifices de sphinx en marbre, et du haut des jardins suspendus, nous jouions avec la queue vibrante et furieuse de Mushrushu et les cornes lubrifiées de Kusarikku. J’ai voyagé par la suite : les ruisseaux de sang dégoulinant des hauteurs de Teotihuacan, les séances de luge le long du Mont Meru, ou encore les métamorphoses informelles de R'lyeh…

Où vas-tu ?

 

Assurément vers l’épanouissement de l’humanité à travers l’anéantissement définitif du capitalisme et l’avènement de l’homme nouveau libéré de ses chaînes aliénantes et creusant dans le sol de notre terre désolée les sillons rouges d’où s’engendrent et éclosent les chants des peuples niés et soudainement reconnus dans leur universalisme, celui de leurs luttes, de leurs espoirs, de l’être-monde que chaque voix incarne par la proclamation inaltérable de l’égalitarisme. Ce genre de truc ?

Pourquoi

la photographie ?

 

Ah oui, je me rappelle qu’il fallait parler de photographie. Je relis mes réponses précédentes et je me dis qu’elles le font malgré tout. Et pourquoi suis-je photographe ? Très franchement je ne sais plus. A chaque fois que je croise un photographe je me dis : oh bordel, encore un autre. Tout le monde est photographe. Les gens ne voudraient pas faire des choses plus intéressantes ? Dernièrement, j’ai rencontré un étudiant qui me disait qu’il travaillait sur les techniques digestives entre le Lac Eyasi et le Lac Manyara dans la Tanzanie du 9ème siècle, et plus précisément en 843. Ou quelque chose dans ce genre. Je me disais : voilà, c’est ce genre de personne que l’on veut croiser dans les salons parisiens. Et surtout pas des photographes, non, quelle horreur.

Pourquoi

les garçons ?

 

Ah ça. Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Nous autres de sexe masculin avons envie de sucer des bites parce que nous avons ressenti le besoin dans notre petite enfance de nous protéger du désir de notre mère. Bon. Autre possibilité : ma mère m’a appelé Jean (elle m’appelle Jean-Hannibal, oui, ça sonne étrangement mais que voulez-vous), or j’ai donc passé mon enfance à m’identifier à Saint Jean. Ce dernier est jeune et très souvent beau dans les illustrations. D’ailleurs, il dort la tête contre l’épaule du Christ, ou parfois sur son torse, et ça, cette image, ça vous vire la cuti en moins de deux. Troisième possibilité, beaucoup plus probable : ma mère (oui, oui, toujours elle) m’avait transmis, toujours dans mon enfance, sa passion pour les peintres de la Renaissance, avec leurs délicats éphèbes aux cuisses moulées dans des collants multicolores. D’ailleurs j’avais découvert à ce moment là le film Roméo et Juliette de Zeffirelli, et le premier corps nu que j’ai vu, ou dont je me souviens, est celui de Leonard Whiting. Or il se trouve que la contemplation, aussi jeune, de ses fesses ensoleillées et matinales, transforme immédiatement le sujet masculin en pédé. C’est bien connu. 

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À propos de la nuit ?

 

Cette idée que nous sommes rêvés par ceux qui dorment. Nous sommes leur inconscient. Parfois ça ne nous suffit pas, d’actionner les mécanismes de leurs ronflements, alors nous créons des trous dans leur sommeil. Voilà pourquoi mon deuxième livre s’appelle « Nous qui débordons de la nuit ». 

Ton premier souvenir nocturne ? 

 

J’ai tout de suite pensé à une sorte de grondement en lisant ta question. J’ai tapé « grondement » sur wikipédia et ils proposent dans les définitions une catégorie « propulsion spatiale ». C’est un début de réponse. Mon premier souvenir nocturne doit être un grondement, une propulsion spatiale sourde et prolongée. Une respiration dans du liquide amniotique ?

Ton meilleur trip ?

 

Un mélange entre la MD, de l’exodus, et de l’alcool. La montée est très rapide. Au moment où l’on pense qu’un battement de cœur supplémentaire nous tuerait, tout se stabilise. Je suis au dessus des nuages, sur la pointe des pieds, et une crise d’hilarité me secoue. L’impression que des racines me poussent sous les pieds mais je vole quand même. Une fois, un ami à côté de moi avait trop fumé l’exodus, et s’engouffrait dans des abysses interminables. Nous avons tous les deux arrêté d’en prendre.  

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Le son qui te rend lucide ? 

 

Mon petit chauffage électrique. C’est mon enfant. 

Un club

 

Y a-t-il encore des clubs à Paris où personne ne nous emmerde quand on veut fumer, se dénuder et se droguer tranquillement à l’intérieur ? Et où les gens sont sublimes et ont de l’esprit ? Je ne suis pas certain d’en visualiser un depuis le milieu des années 2010. Alors je citerai Slumberland : il faut reconnaître que je passe actuellement plus de temps à lire Little Nemo qu’à chercher désespérément à prendre une bonne photo en boîte. 

Un rêve.

 

Je me suis replongé dans mes statuts facebook où je racontais mes rêves. Puisqu’on est censé parler photo, je pourrais répondre ce rêve où Agnès B me flinguait pour venger les éphèbes que je photographiais à leur insu. C’était en 2010. Même année, j’ai rêvé que je portais des chaussettes blanches, que j’étais en couple avec Jean Rochefort et que je coiffais un pantin aux cheveux blonds-platine pour faire plaisir à Yoko Ono. Et aussi que je me convertissais à l’Islam pour aller chercher de l’or dans les steppes de Russie. Oh, en 2012, un merveilleux rêve de fin du monde, un déluge dévastant la cité, une arche gigantesque prenant finalement l’eau. En 2013, j’ai rêvé que je ne comprenais plus rien à Deleuze et que les Femen se sont dissoutes parce qu’on n’a pas fêté l’anniversaire de l’une d’entre elles. En 2015, j’avais une histoire d’amour avec BHL.


Bon, c’est ce rêve de 2017 qui est le plus intéressant : « J'étais dans un cocktail avec Philippe, je buvais du champagne, et je constatais la présence de Cameron et Victor qui dansaient comme des détraqués, me demandant comment ces deux petits morpions avaient pu rentrer. Puis, chez moi, je me rends compte de l'existence d'une cavité de plusieurs dizaines de mètres dans lequel des gens dorment -dont Nolwen et Cédric. Alors que j'organise une soirée, prolongeant ma discussion d'hier, mais cette fois-ci avec Igor, Soleil et Nicolas, sur le thème de la construction sociale de l'amour et de son instrumentalisation par le consumérisme, tout en écoutant The Black Angels, Nolwen et Cédric me hurlent de faire moins de bruit. Cela fait bien rire Antoine, avec qui on se propose (comme lorsqu'on était coloc à Saint Marcel), de mettre le son au maximum une fois par heure pendant quelques secondes pour les faire chier. Puis, pendant qu'Emma, presque nue, sautille pour atteindre des marionnettes indonésiennes, je discute avec Marco, en bouffant du bacon, d'un film d'horreur où des sorcières s'accaparent un foyer ; le rêve en devient la flippante bande annonce. Je deviens une mère qui se rend compte que des esprits dionysiaques ont envahi mon appart, menaçant ma famille et particulièrement mes enfants. J'ai un gant à la main droite : il me suffit de le retirer pour sortir de cette dimension où les esprits sont visibles. Mais en voyant ces derniers, créatures boschiennes de toutes les tailles et couleurs, je me dis que non, finalement, je préfère rester avec eux. On danse, on boit. Parmi les bacchantes d'outre-tombe, je tombe sur mon chien (celui de la mère, moi je n'ai pas de chien) et je m'étonne de le voir debout, une sorte de chien-garou, quoi, et couvert de liquide rouge. Je lui demande si c'est du vin rouge et il me répond, ravi, que c'est du sang (avait-il dévoré mes enfants ?). C'est alors que je me jette sur lui pour le lécher et l'embrasser. Mais c'est loin d'être évident de rouler une pelle à un chien, je le constate sur le moment, à cause de la forme de sa gueule, donc en fait je léchais surtout sa langue pendante. 

A partir de là, je me rends compte que je suis en train de rêver. Je décide alors de prendre un pinceau et d'onduler mon rêve. Il se transforme en spirales, les couleurs se mêlent, c'est très beau. Je me dis que j'ai résolu la question des couleurs dans les rêves : nous rêvons en noir et blanc, mais la couleur apparaît quand nous l'évoquons. Je regarde le sol, en n&b, puis je décide qu'il doit être coloré. Des teintes chaudes apparaissent comme des pulsations, des battements de cœur, je n'arrive pas à les maintenir longtemps. Je me dis qu'il faut que je fasse un statut facebook là dessus -que je prenne le temps, pendant que je rêve, de prendre des notes, mais une femme aux cheveux gris s'exclame "WHAT ?", et elle a bien raison, j'aurais eu bien du mal à me saisir d'un crayon et d'un papier... 

D'ailleurs, j'avais tout intérêt à me laisser aller, puisque le songe se dirigeait petit à petit vers les montagnes entourant l'abbaye de Randol et vers le cul cambré du délicieux mannequin Dominik Sadoch -l'un se mêlant à l'autre, dans mes souvenirs indistincts, en une communion érectile. » 

Une date.

 

Une datte, plutôt. Ta question m’y fait penser : demain, acheter des dattes.

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Une phrase qui te ressemble ?

 

Ah, c’est la fameuse question de l’épitaphe. Non, pas envie. 

Pourquoi es-tu

plus jeune ?
 

Mmm, ce n’est pas très clair. La question est : pourquoi suis-je plus jeune que lui, que l’autre, que toi ? ou pourquoi suis-je de plus en plus jeune  ? Je suis en train de me rappeler que je dois parler de mes photos. Suis encore ivre, c’est compliqué. J’espère ne pas faire trop de fautes d’orthographe, il faudra corriger. Pourquoi mes photos sont plus jeunes, alors ? Parce qu’elles sentent le sperme et la cendre. Parce qu’elles se méfient de la beauté. Parce que le gaz lacrymo ne les disperse pas : il nous excite plus qu’autre chose. Parce qu’elles tentent de parler de liberté sans demander à avoir une place fonctionnelle et moraliste. Parce qu’elles sont un ensemble de sphères qui forment une plus large sphère, essentiellement nocturne, définie par des limites mais portée par la tentation du débordement, oui, c’est ce qu’on appelle la jeunesse. Parce qu’elles ne sont pas un « espace safe » et que la douleur ne les effraie pas. Parce qu’elles sont parfois hystériques et qu’elles cherchent des ennemis. Parce qu’elles doutent. Ou pas, d’ailleurs. Parce que, j’espère, malgré tout, qu’elles sont bienveillantes. J’ai l’impression que les jeunes sont plus bienveillants que les autres, peut être parce que plus curieux, ou simplement parce que moins abîmés. 

Pourquoi es-tu

plus beau ?

 

Ahah, tu me demandes ça alors que mon visage est rouge à cause du whisky. Les sillons rouges de la révolution, dirons-nous. 

Pourquoi es-tu

fauve ?

 

J’ai cherché, pour répondre à ta question, une liste de fauves afin de savoir celui auquel je m’identifierais. Je ne me vois ni lion ni tigre. Je pourrais répondre « cougar », ça me fait sourire. Les plus beaux sont cependant la panthère des neiges et le lynx. Mais on dit qu’en Mongolie, la panthère des neiges peut servir de monture au chaman et très franchement ça manque d’élégance. Non. Le lynx, lui, au moins, il a sa constellation. Et son urine, mon urine, donc, se solidifie pour former une pierre précieuse rouge que l’on nomme le lyncurium. C’est Théophraste qui l’a dit. J’en fais des boules de geisha. Oui. Voilà. 

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BY HORSCHAMP | 2021