GASPAR

NOÉ

CENSURE(s)

«En état de crise, même les gens les plus doux deviennent des monstres»

A l'occasion du Festival des Busters 2017, organisé par Horschamp - Rencontres de Cinéma, Léolo Victor-Pujebet et Mathieu Morel recevaient Gaspar Noé pour une masterclass exceptionnelle autour de son film "Love 3D".

par Mathieu Morel et

Léolo Victor-Pujebet

Ce qui est étonnant avec LOVE 3D, c’est la façon dont il a été annoncé. La promotion laissait présager un film à caractère pornographique, ce qui n’est finalement pas le cas. Il s’avère que toi-même, tu dis que « le porno c’est comme le sport, ça fait chier ».

Comme dans la vie. Le porno est un genre cinématographique très particulier, très codé. Avec maintenant des filles à la chatte rasée. Et des mecs aussi, qui ont aussi la bite rasée. Ça ne ressemble pas à ce que c’était avant. On se demande si on peut faire un film sentimental ou lorsque les gens font l’amour, on puisse ressentir qu’ils ont des projets d’avenir, foireux ou valables. Le genre porno ce n’est pas sportif, à part dans le meilleur des cas. Au contraire c’est très mécanique, c’est sensé exciter, et surtout exciter les mâles. Et ce, dans des circonstances particulières. C’est pour ça que les gens ont pensé que c’était un film porno, et moi effectivement j’en ai consommé quand j’étais ado. Peut-être parce que j’avais beaucoup plus de testostérone, et qu’il fallait l’écouler. Les autres films que j’ai faits étaient un peu référentiels. Je pensais toujours à d’autres films, des articles ou des romans... Mais sur LOVE 3D je me suis dit : et si on s’inspirait de la vie de nos copains, de notre propre vie. Mais ce n’est pas exactement autobiographique, comme La maman et la putain de Jean Eustache (qui est un chef d’œuvre absolu où Eustache a mis ses tripes sur la table, et les tripes de tous les gens qui le côtoyaient). Il y a des choses que j’ai connu, que mes amis et mes copines ont connu. J’ai essayé de faire un portrait du Paris d’un jeune étudiant en cinéma, tel que je l’ai connu. Mais le problème c’est que les gens deviennent tellement de plus en plus timorés, sur les chaines de télé et sur internet, que maintenant le sexe et la nudité sont de plus en plus dissociés du monde normal, du monde « propre ». Alors que justement, un corps nu c’est plus naturel et plus beau qu’un corps habillé. Des magazines de vêtements vous en trouvez cinq cent dans chaque kiosque, et qu’est-ce qu’on en a foutre, des vêtements ?

"Maintenant le sexe et la nudité sont de plus en plus dissociés du monde normal"

À l’origine tu souhaitais appeler le film « DANGER ». Comment passe-t-on du danger à l’amour ?

Après Seul contre tous, qui avait eu pas mal de succès critique et en festival, je mourrais d’envie de faire Entrer de Void, mais c’était un film avec beaucoup de trucages, qui raconte l’histoire d’un mec, un peu dealer de drogue, mais qui est surtout en manque de spiritualité parce que sa vie matérielle n’est pas ce qu’il veut. Du coup, il se délivre sur l’au-delà, les projections astrales et la réincarnation. Des trucs auquel on croit, auquel on a envie de croire quand on est ado. Quand j’avais vingt ans, je lisais beaucoup de trucs comme ça, j’ai pris beaucoup d’hallucinogènes aussi. Comme la plupart de mes amis. Et je me suis dit putain, pourquoi n’y a-t-il pas un film qui représente ces états seconds (ou premiers) qu’on peut rencontrer grâce à des substances psychédéliques ou naturelles. Et c’était un vrai projet qui me tenait à cœur, auquel j’avais greffé l’histoire de quelqu’un qui croit se « décorporer », pratiquer une projection astrale et se réincarner. Mais le film allait coûter cher. Et en plus je voulais faire ça sans comédiens connus, et ça rendait le truc encore plus compliqué. D’autant plus que je n’avais pas fait de succès commercial. Ça rendait le projet presque impossible. Je voulais donc faire quelque chose qui soit à hauteur d’homme. C’était en l’an 2000. Qu’est-ce que je peux faire qui soit à hauteur d’homme, dont je connaisse le sujet et qui ne coûte pas cher ? Et je me suis dit tiens, on va faire une histoire passionnelle entre deux jeunes personnes de vingt-cinq ans, qui font la fête, qui se droguent, qui s’engueulent, qui font très bien l’amour, qui s’aiment, qui parlent d’avenir et d’enfants avant de se ré-engueuler, se taper dessus… Toutes ces spirales que la plupart des gens ont certainement du connaitre et connaitront encore dans leurs vies. Voilà, c’est trop dur d’avoir des histoires d’amour dans une société si bouffante. Dans laquelle il y a autant de consommation ; à la fois de gens et de produits divins. C’est l’histoire d’un amour impossible. Mais pas parce qu’ils ne sont pas fait l’un pour l’autre. C’est juste le contexte dans lequel ils sont, le Paris idyllique et charmé d’aujourd’hui, il est compliqué. Je pouvais alors faire un film en 16mm, qui ne coûterait pas cher. Je le ferais avec des amis, en équipe ultra-réduite comme j’avais fait Seul contre tous. J’avais rencontré Vincent Cassel à ce moment-là, qui m’a demandé ce que je faisais. Il venait de sortir de La Haine, Le Pacte des Loups et en plus à l’époque il était en pleine histoire d’amour avec Monica Bellucci. Il m’a dit qu’ils aimeraient bien faire un film avec moi. Et je lui ai tendu le scénario de « Danger ». Je lui ai dit que c’était une histoire d’amour entre deux personnes et que je voulais filmer du sexe explicite. Mais avant tout : l’intimité d’un couple. Qu’il fallait cette nudité. Il était partant pour lire le script et du coup de mon côté, j’allais voir des producteurs qui disaient tous « Oui ! Un film sensuel et érotique qui parle de passion avec Vincent Cassel et Monica Bellucci c’est oui ! On a l’argent ». Et comme ça j’ai trouvé deux producteurs pour faire Danger. Mais le seul problème c’est qu’en donnant le texte, qui faisait cinq pages à l’époque, Vincent Cassel et Monica m’ont dit que c’était trop intime. C’était un couple célèbre, ils ne pouvaient pas exposer leur nudité à l’écran comme ça. Leur intimité, c’était la seule chose qui leur restait. En plus ils avaient des stalkers qui les suivaient continuellement, et c’est vrai que l’intimité devenait leur dernier espace de tranquillité. Ils m’ont dit non. Et comme on avait dit à des producteurs qu’on allait faire un film avec eux, et que j’étais pote avec Dupontel, je lui ai sorti l’idée de Irréversible, une histoire de vengeance racontée à l’envers. Et j’ai tourné le film, en pensant que j’allais le bâcler, mais qui s’avérait bien mieux que ce que j’imaginais. Il est allé à Cannes, a eu le succès de haine et d’estime qu’on connait, mais surtout un succès commercial. Et après ça, j’ai enfin pu faire Entrer de Void qui m’a pris six ans.

"En état de crise, même les gens les plus doux deviennent des monstres"

Love est un film dans lequel on trouve beaucoup d’improvisation, qui part d’un scénario de cinq pages.

Oui, et Irréversible s’était tourné avec trois pages de scénario, c’était un synopsis. C’est sûr que si Vincent et Monica ne m’avaient pas dit oui, jamais le film n’aurait pu être financé sur trois pages parce que je n’ai pas la carrière de Godard (qui lui, finançait les films sur trois pages). C’était bien grâce à leurs noms que le film a pu être enclenché avec si peu de papier. Et quant à Love, c’était un choix délibéré de ma part de ne pas écrire de dialogues, qu’on a créé et improvisé avec les comédiens sur le plateau. Et c’est une méthode que j’utilise de plus en plus. Je ne donne pas de texte à ce que je vais filmer, j’explique juste la situation. On tourne une prise, deux prises, et à chaque fois elles s’enrichissent, elles dévient. Je filme presque toutes les propositions qu’on me fait. Et parfois on faisait même six prises consécutives sans arrêter la caméra parce que c’était la première fois que je tournais en numérique et qu’il n’y avait pas le problème de recharger le magasin. On pouvait tout enchaîner. Quand la prise était filmée, je disais « Ne bougez-pas ! On recommence, respirez ! ». Et je leur faisais même des commentaires pendant les prises. Quand je voyais qu’un comédien était à court d’idée, je proposais des choses en direct. Ça c’est quelque chose de naturel quand on a fait du documentaire, et je n’en ai pas fait beaucoup mais je le ressens beaucoup aujourd’hui. Il est bien plus palpitant de filmer les gens qui vivent un drame ou une extase, sans leur amener notre monde personnel. Et quand je fais des films de fiction, j’aime que ça chevauche entre les deux. On est beaucoup plus surprit par les autres que par soi-même. Et le fait d’être surpris par les gens qu’on a choisi de filmer alimente le fait d’avoir envie d’aller sur le plateau tous les matins.

Le scénario de Love était à l’origine, beaucoup plus dur. Mais la mort de ta mère a adouci le film et lui a donné cette mélancolie.

Je pense que tant que l’on n’a pas perdu quelqu’un de proche, on a l’impression d’être éternel, dans une affirmation de soi et de la vie. A partir du moment où l’on perd un enfant, un frère ou une sœur, un amour ou sa mère, tout devient différent.

Tu n’aimes pas déléguer.

Il ne faut pas déléguer ! Il faut savoir prendre tout ce qu’on vous propose de bon, mais ne jamais déléguer. La confiance, c'est quelque chose qui dans toutes relations, change tout le temps. On peut avoir confiance en une personne un jour, et plus du tout le lendemain. Parce qu’elle vous a menti par exemple. Et si l’on délègue, il faut que ce soit seulement à des gens qui ont beaucoup de talent. Par exemple, avec Benoit Debie, mon chef op qui a peint l’image de mes trois derniers films, j’ai une confiance totale en lui ! Et ce, parce qu’il a autant de goût que de douceur et de caractère. Il n’arrête pas d’apporter des idées. Alors quand je sais que je vais refaire un film avec Benoit Debie, je suis en confiance. Et je ne peux pas souhaiter mieux. Mais on n’est jamais mieux servi que par soi-même. J’aimerais beaucoup pouvoir faire la musique de mes films, mais je ne sais pas faire.  Je ne parle que de Benoit Debie parce que c’est la partie visible de l’équipe, mais j’ai des coéquipiers, comme des assistants réa, des directeurs de prod ou des monteurs qui me comprennent parfaitement. Et je sais que je suis en lieu sûr avec eux. Je travaillais beaucoup avec Lucile Hadzihalilovic à une époque, on faisait des films ensemble : je montais les siens, elle montait les miens. Je pense qu’il faut s’entourer de gens qui ont du goût, une passion du cinéma. Des gens qui peuvent vous remettre dans le juste lorsque vous tournez un plan, faites un casting … Il y a aussi quelqu’un avec qui je m’entends super bien : Laurent Lufa, qui fait mes affiches. Travailler avec lui c’est comme partir en vacances avec un ami. Et je préfère vraiment être enfermé à faire des belles affiches que d’être à la plage en train de boire du pastis !

Quand on voit tes films, on ne s’attend pas à rencontrer quelqu’un d’aussi calme et doux dans le monde réel.

Disons que je connais les limites légales. J’étais très timide quand j’avais quinze ans, comme tout le monde. C’est une maladie qui passe. Mais effectivement quand j’y pense, c’est après avoir vu Irréversible que les gens ont commencé à penser que j’étais un sadique. Ou des fois on pensait que j’étais un pédé hardcore, on m’invitait dans des boites… Et je me suis rendu compte que souvent, on projetait les personnages des films, les bons comme les mauvais, sur le réalisateur. Et pourtant non. Je fais des films sur des drames que j’ai imaginé. Il faut être assez centré pour être réalisateur car ça demande beaucoup de diplomatie avec l’équipe. Il faut être très terre à terre. Un réalisateur junkie ne fait pas beaucoup de films, un réalisateur dépressif non plus. Un réalisateur caractériel se fait péter la gueule, à moins d’être blindé de naissance…

"La présence de la religion commence à pourrir la société et le monde"

Tu dis que certaines personnes après avoir vu Irreversible te prenaient pour un pédé hardcore, mais est-ce que ça t’ai déjà arrivé, à l’inverse, que des gens trouvent que ton cinéma soit homophobe ?

L’homophobie est dans l’air. Fritz Lang n’est pas M le maudit. C’est pas parce qu’il a fait un film sur un mec qui est accusé de pédophilie qu’il l’est aussi. Dans mes films, j’essaye de faire en sorte que les personnages parlent comme dans la vie. Et des personnages comme Carl, j’en connais cinquante mille. La moitié de mes potes, quand ils sont énervés, peuvent tenir des propos racistes et homophobes sans l’être. Même le personnage de Seul contre tous, n’est pas un mauvais mec. Il est juste en état de crise. Et en état de crise, même les gens les plus doux deviennent des monstres. Après je ne sais pas ce qu’est un monstre, mais en tout cas c’est une particularité française de pouvoir mettre ça dans un film sans qu’on te juge. Par exemple aux États-Unis il y a certains dialogues qu’on entend plus jamais dans un film. Si quelqu’un dit un truc en porte à faux, il faudra vraiment que le personnage soit puni à la fin ou sinon, au moins qu’il soit identifié comme un mauvais personnage. Ce que j’aimais bien dans une interview que j’ai vu de Douglas Sirk, c’est qu’il disait que le problème du cinéma américain c’était son manichéisme. Les personnages sont plats, soit bons soit mauvais. Soit rouges soit verts. Mais l’homme et la femme ont de multiples facettes. Sans être schizophrène, on peut avoir un visage très doux et de l’autre côté, être hyper cruel sans même s’en rendre compte. Je trouve ça intéressant que dans mes films, les gens ne soient ni des héros ni des anti-héros. Juste des galériens qui prétendent ne pas l’être. Pour revenir à La Maman et la Putain, je trouve vraiment que dans ce film les personnages sont à la fois très doux et très tordus. Et comme c’est un film autobiographique où Eustache a noté les dialogues de tous ses amis, on se demande comment c’est possible de faire un portrait aussi précis de la complexité de l’humain.

Peut-on dire que la dernière séquence d’Enter the void, où l’on voit de nombreux couples faire l’amour dans un Love Hotel, était une sorte d’introduction à LOVE ?

Ah oui, peut-être ! Oui effectivement ! J’avais lu quelque chose dans un bouquin de Michel Simon, qui expliquait que Kubrick essayait toujours de lier le début de ses films à la fin du film précédent. Au début de Lolita, par exemple, il y a Peter Sellers qui est habillé en tenue romaine faisant écho à Spartacus. Au début de Docteur Folamour, il y a à nouveau Peter Sellers… A la fin de Docteur Folamour il y a la planète qui explose et le premier plan de 2001 montre la planète de loin. Il donne cette impression de coudre de manière très artificielle les fins et les débuts de ses films, comme pour faire croire que son œuvre est cohérente. A la fin de 2001 on voit ce fœtus astral qui regarde la caméra pour qu’ensuite, dans Orange Mécanique, on commence avec l’œil d’Alex. Ça se répond. On se dit que c’est le fœtus qui a grandi. Donc je me suis dit que ça pourrait être amusant de copier ce jeu qu’il avait créé vis-à-vis de lui-même. A la fin de Seul contre tous, on voit le père qui est en train de se suicider en disant « bientôt le vide, bientôt le vide » parce que je pensais enchainer sur « soudain le vide, soudain le vide » (premier titre de Enter the Void). Mais je n’ai pas fait Enter the Void. Et c’est sur Irreversible que j’ai décidé de mettre Philippe Nahon dans la première séquence, alors qu’il n’y avait aucune raison de le mettre là, à parler de son inceste avec sa fille. Mais ça m’amusait, et personne n’a remarqué que c’était juste un délire de maniaque obsessionnel. A la fin d’Irreversible et au début d’Enter the void, j’ai joué sur l’effet stroboscopique. Et la fin d’Enter the void se finit dans un Love Hotel où il y a évidemment marqué « Love, Love, Love ». Le film d’après s’appelle Love, et en plus on voit la maquette de l’hôtel qui était dans le film précédent. Donc je ne sais pas ce que je vais faire dans le prochain. Surement un début dans une baignoire avec deux personnes qui s’enlacent sur une lumière rouge, avec du Bach en arrière-plan.

Après la solitude, la violence, la mort et l’amour, qu’est-ce que tu as envie de filmer maintenant ?

La psychose ! Peut-être. Oui, la psychose. Ça fait un moment que je me dis qu’il faut faire un grand film anti-religion. J’en suis très phobique. Je baigne dans l’athéisme le plus total, ma mère me demandait de ne pas m’approcher des églises…  A un moment, j’avais des amis bouddhistes qui m’avaient emmené dans un truc et ma mère a failli me tuer. Mais c’est vrai que ces derniers temps, la présence de la religion commence à pourrir la société et le monde. Donc faire un film sur la religion, c’est tellement dans l’air du temps. T’as plus besoin de dire aux gens que c’est mauvais, parce que c’est évident.

"On est censuré d’une manière qui ne l’était pas avant"

Est-ce vrai que la première fois où tu as testé le procédé 3D, c’était sur ta mère ?

(Rires) Non, je n’ai pas testé la technique 3D sur ma mère. Elle était en train d’agoniser et à cette époque, j’avais acheté une caméra vidéo 3D, parce que j’adorais les photos 3D. Quand ma mère était en train de mourir, j’ai voulu garder des souvenirs de cette personne que j’aimais. Je me suis amusé, enfin… pas vraiment amusé, à la photographier en 3D, à la filmer en 3D. Parfois elle reprenait ses esprits et me parlait. Ces images, quand je les regarde sur ma télé, ça m’impressionne. Parce que j’ai l’impression qu’elle est dans un petit cercueil, qu’elle est toujours là. En faisant ces trucs pendant l’agonie de ma mère, je me suis rendu compte qu’en 3D, la caméra ne devait pas bouger. Parce que d’un coup, ça ne marche pas. Il faut une certaine distance et des perspectives fortes, pour qu’on ait l’impression que les gens soient derrière la télé. Donc quand je la filmais, je posais la caméra sur un pied, en me disant que si un jour je montais un film en 3D, ce ne serait qu’avec des plans fixes ou des mouvements linéaires. Que je ferais durer les plans, parce que le problème avec le montage classique et la 3D, c’est qu’on s’habitue à un espace et que si tout est trop rapide, l’œil n’aura pas le temps de s’acclimater.

[PUBLIC] Comment sens-tu qu’un acteur est le bon, lors du casting ?

Je passe rarement par des directeurs de casting, j’aime rencontrer les gens. Si demain je tourne un film dans un commissariat, je tournerai avec des vrais flics. C’était un peu le cas dans Irréversible, où l’on a pris des vrais flics pour jouer les flics, des pompiers pour faire les pompiers et des voyous pour faire les voyous. Ca devient de plus en plus courant, surtout dans le cinéma qui se veut un peu plus documentaire ou réaliste. Les comédiens qui ont fait du théâtre déclament souvent devant la caméra. Ca ne se voit pas forcément quand tout le monde est pro sur le plateau, mais lorsqu’on commence à mélanger des professionnels et des non-professionnels, les amateurs ont tendance à parler très bas, être timide et simple. C’est alors plus facile de demander aux comédiens de baisser la voix que l’inverse. Maintenant, grâce au micro-cravate, on peut facilement travailler avec des non-professionnels.

[PUBLIC] Vous avez fait un clip vidéo pour l’artiste Sebastian.

On me propose tout le temps de réaliser des clips. Moins de la pub, parce que les producteurs ont peur que je m’engueule avec le client. Ils évitent, par sécurité. Mais les clips se sont souvent les amis qui me le proposent. Et Sebastian en est un. Il m’avait parlé de faire un film avec une petite gamine qui se filme en vidéo webcam. On pensait que c’était une fille de seize ans qui allait jouer dedans et avions donc lancé un grand casting aux États-Unis, en demandant à des jeunes filles de danser devant leur webcam en se prenant pour Britney Spears. La vérité c’est qu’une fois qu’on est allé là-bas, et je ne sais pas pourquoi, il y avait une gamine de onze ans qui s’était pointée avec sa mère. Le producteur trouvait qu’elle faisait penser à Jodie Foster dans Taxi Driver. Et effectivement, elle était géniale. Mais elle n’avait pas l’âge requis. Donc j’ai trouvé une combine pour faire le film avec deux filles, et je sentais que la principale était gênée qu’il y ait la plus jeune. Une fois qu’on a fini avec les deux, j’ai improvisé quelques images, juste avec la petite. Je lui ai demandé de faire ce qu’île voulait. Son charisme a rendu les choses évidentes. C’est elle qui fallait que je garde au montage.

[PUBLIC] Pourquoi cette volonté de tourner LOVE en anglais ?

Je voulais que le film soit en anglais parce que j’avais envie que le film atteigne le plus grand nombre, sans sous-titres. Surtout s’il était en 3D, je ne supporte pas les sous-titres en 3D. Mais surtout, je me suis rendu compte après l’expérience d’Enter the void, que les films existaient plus concrètement à l’étranger lorsqu’ils étaient anglais. Enter the void a fait perdre de l’argent aux producteurs, Irréversible en a fait gagner. Mais on se rend compte que malgré le succès d’Irréversible, c’est Enter the void qui est le plus connu. Surtout avec les téléchargements illégaux. Un film peut ne pas marcher en salle mais marcher en parallèle, surtout s’il est en anglais. Et puis comme je ne suis pas français de naissance, que mes langues natales sont l’anglais et l’espagnol, ça ne me paraissait pas contre nature de ne pas tourner en français.

[PUBLIC] Quel conseil donneriez-vous à un jeune comédien ?

Se lâcher. En toutes circonstances. Sans faire de blackout. Il ne faut rien attendre des autres. Le problème des comédiens, c’est l’attente. Comme les réalisateurs, l’attente te ronge. Tu peux passer trois ans avec un scénario sans que personne ne veut te le financer. Le truc c’est de réussir à ne pas se mettre en situation d’attente et de continuer à faire des choses en permanence. Que ce soit de l’écriture ou même de la musique. Il y a des moments où j’ai passé des années à attendre que Enter the void se fasse, avec de faux espoirs constants. Et ça ronge l’âme. Mais en ce qui concerne les comédiens, il ne faut pas être timide. Quand tu as le moyen de faire quelque chose qui te passe par la tête, fais-le. Tout est question d’audace. Toujours d’audace.

Vous avez-dit avoir été un peu charrette pour finir le film, et ne pas avoir assez de recul pour en tirer des conclusions.

Le film est sorti un mois et demi après sa présentation cannoise. A cette époque le film était en quelque sorte bâclé. Ce qui m’a beaucoup surpris, c’est l’image que mon nom véhicule depuis Irréversible. Les gens se disent qu’un film d’amour par Gaspar Noé, ce n’est pas possible. Dans le film, il n’y a pourtant aucune violence, hormis verbale. Un couple qui se déchire par jalousie parce qu’ils s’aiment trop et ne savent pas comment gérer. Pour moi c’est un film sentimental, je savais que le film allait avoir une interdiction aux moins de douze ans, comme La vie d’Adèle. Le film est passé en commission, a été interdit aux moins de seize ans. Après il y a eu un notaire d’extrême droite du sud, qui fait chier tous les réalisateurs qui font des films plus ou moins respectables, qui a fait mousser le truc. Le film a été re-classifié moins de dix-huit ans, parce que la législation n’était pas très claire. Mais bizarrement ça a attiré l’attention sur un problème secondaire qui était la classification en elle-même. Le film passe aujourd’hui sur Netflix, n’importe quel gamin peut le voir. Pareil sur internet, n’importe quel gamin de dix ans qui sait télécharger un film peut le voir, au même niveau que Godzilla ou Star Wars. Donc ces histoires d’interdiction en salle sont totalement désuètes. C’est comme si il y avait un vieux monde qui voulait défendre ses valeurs dans un monde qui n’en a plus rien à foutre d’eux. Le monde, maintenant, il se passe ailleurs. On peut voir n’importe quel film n’importe comment aujourd’hui. L’attention du film est partie sur un débat qui n’avait rien à voir avec l’essence du film. La vraie question est celle-ci : peut-on représenter aujourd’hui ce qu’est un rapport amoureux d’une manière plus directe et limpide. C’est là que tu te dis que la société a beaucoup changé, moi j’ai grandis dans les années 70, je voyais des films érotiques et lisais des magazines. Je baignais dans un certain sens de la luxure. Un truc naturel ou la sensualité faisait partie des moteurs de la vie. Aujourd’hui quand tu vois que sur instagram les gens se font chasser parce qu’on a montré un téton alors que dans les parcs en France, il y a des statues avec des tétons, tu te dis que le monde a vraiment régressé. Quand j’ai sorti mon film aux États-Unis et que je n’étais pas forcément entouré de public ou de critiques intelligents et on me demandait pourquoi j’avais eu besoin de montrer un pénis. Et je ne comprenais pas le problème : pourquoi pourrais-je montrer ma main et pas mon pénis ? Avec le temps je me suis vraiment rendu compte de cette implosion par rapport à la représentation de la sexualité, ou même de l’affection dans le cinéma. C’est inquiétant. Pourquoi on peut montrer des flingues sur Facebook mais qu’un téton pose problème ? Après le pénis, c’est le téton d’une femme qui devient l’image du diable. On est chez les fous. On est nous-même en train de devenir un état proche de l’État Islamique. C’est contre nature.

"IL FAUT ÊTRE CINÉPHILE"

Et quelle est l’origine de cette régression selon toi ?

Des montées religieuses qui font basculer la société. Mais cette société devient de plus en plus répressive par rapport à ça. Il y a eu de nombreux bouleversements : la pilule dans les années 70, l’internet qui est arrivé. L’intégration des lois homosexuelles dans la société civile occidentale s’est beaucoup améliorée. C’est beaucoup mieux d’être homo aujourd’hui qu’il y a quarante ans. Mais d’un autre côté, tu as d’autres aspects de la vie qui deviennent de plus en plus répressifs. On est censuré d’une manière qui ne l’était pas avant. Et en ce qui concerne les sentiments ou la sexualité, aujourd’hui si n’importe lequel d’entre vous va à Canal + et dit qu'il va faire un film avec une séquence comme Love, ils vont préférer que tu fasses un film sur un tueur en série avec une mitraillette.

Si un jeune cinéaste te demandait ce que ton expérience pourrait lui apporter comme recommandation ?

Il faut être cinéphile. Maintenant les moyens de diffusion sont différents, il n’y a plus besoin de courir dans le XVème pour découvrir un film à dix heures du soir le lundi 1er mai. On trouve tout sur le net et en DVD. Je pense que la cinéphilie aide beaucoup à faire de bons films. Comme de lire permet d’écrire des bons bouquins. Après c’est la vie, se jeter à l’eau et ne pas trop écouter les autres.

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