ANDREAS

DRESEN

INSTANT(S)

« Je ne voudrais pas que les spectateurs quittent le cinéma avec la sensation que ça ne vaut plus la peine d’aller à nouveau dans la rue »

Nous présentions en mai 2017 son chef d’oeuvre Le temps des rêves dans le cadre de notre festival portant sur la jeunesse et ses obsessions. Andreas Dresen, revient aujourd’hui avec son nouveau film, gundermann au Festival du Cinéma Allemand, biopic musical sur le légendaire Gerhard « Gundi » Gundermann (1955 – 1998). Le cinéaste réalise ici son portrait le plus ambitieux, le plus tendre et le plus nuancé de son pays natal disparu, la RDA : un vrai « Heimatfilm », au-delà de tout dogmatisme et où, dans le rôle titre, Alexander Scheer interprète lui-même toutes les chansons. L’occasion de revenir avec lui sur trente ans de carrière et près de trente films. 

par Léolo Victor-Pujebet

Traductrice : Cornelia Geiser

Retranscription : Thomas Chapelle

Photo : Mathilde Az

L’introduction de votre nouveau film, gundermann, présente un homme qui ne trouve pas ses mots, qui peine à s’expliquer. Il prend sa guitare et chante. Et trouve ainsi son moyen d’expression. Même chose pour vous avec votre caméra ?

Le cinéma offre une possibilité miraculeuse, qu’est s’exprimer à travers un spectre de possibilité presque infini. S’exprimer au-delà des mots, par le spectacle, les dialogues la musique, les beaux arts en quelque sorte, qui s’expriment dans les cadrage, dans l’esthétique du champ. Le film est un médium très complexe pour raconter de façon différenciées des histoires. Et j’ai effectivement le sentiment qu’avec le cinéma, je m’exprime de manière plus claire et plus fine qu’avec des mots. C’est effectivement ma guitare. Je ne suis pas un chanteur, je suis un réalisateur. Et c’est cet art qui constitue mon meilleur moyen d’expression.

Vous avez une façon de tourner certains vos films assez singulière. Anti-chronologie, temps restreint, changements d’équipe technique en cours de tournage, pas de dialogues écrits… La création collective avant tout.

Pour moi le cinéma est effectivement avant tout un travail collectif. On ne peut pas faire un film seul, c’est ce qui naît de la communication avec l’équipe qui peut faire prendre forme à un sujet. Pour gundermann j’ai travaillé avec une scénariste pendant 10 ans sur le script. On s’est disputé, on a discuté, on a changé, on a développé cette histoire ensemble. Et pendant le tournage, les impulsion créatives auxquelles j’ai été confronté n’auraient jamais pu exister sans la présence de l’équipe technique et des acteurs.  Il s’agissait de penser ensemble. De créer ensemble. Chaque geste comme pierre supplémentaire à l’édifice.

Vous aimez dire que vous scénarisez avec votre caméra.

J’ai effectivement improvisé, si je puis le dire ainsi, trois de mes films. Halt auf freier Strecke, Wolke Neun et Halbe Treppe. Il s’agissait de laisser libre court à l'instinct. Créer ensemble dans un temps que nous inventions dans l’instant. Pas de scénario, seulement quelques notes. Pas de texte, seulement des dialogues qui se mettaient à exister en sortant de la bouche des acteurs. Mais vous ne pouvez pas procéder comme cela à chaque fois, cela dépend du sujet.

Finalement, le tournage comme meilleur source d’inspiration, plus que votre propre imagination.

Tout dépend avant tout de votre humeur. Des influences extérieures qui viennent à vous au moment du tournage. Des idées s’immisçant dans le groupe, constitué d’états d’âmes différents et singuliers. La fatigue, la météo, le poids de l’environnement dans lequel vous vous trouvez sont tant de choses qui vont influer sur cette notion d’inspiration. Ce sont ces instants inattendus qui peuvent parfois sublimer une scène ou la détruire. Et il faut essayer de faire de son mieux avec ces circonstances. Personnellement, je trouve ça beau, justement. J’ai la tendance de trop ordonner les choses. Je suis quelqu’un de profondément angoissé mais néanmoins très ordonné. Et quand on fait des films; on travaille avec beaucoup d’argent des gens qu’on ne connait pas et cela crée une pression, une responsabilité qui nous force à ne pas se tromper. Et lorsque l’on devient perfectionniste, lorsque l’on se force à souhaiter que chaque geste soit parfait, on rate tout. Et c’est pourquoi j’essaye de me battre avec moi-même, avec ces angoisses, de m’exposer pour laisser passer ces choses qui composeront la singularité et l’authenticité d’une scène. Planifier rend vos histoires calculables et prévisibles. C’est le risque qui crée l’éclat d’une scène. Autrement, on s’ennuie (rires).

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"RENONCER AU RIRE C'EST RENONCER À SON HUMANITÉ"

La construction identitaire personnelle en parallèle de la construction identitaire d’un pays…

Oui, dans un sens.

Je parle de construction identitaire comme motif inhérent à ce film, mais qui revient aussi très souvent dans le reste de votre filmographie. Et en parallèle de la construction identitaire d’un pays ou en tous cas de sa situation politique.

Je suis quelqu’un de très politisé. Et je traverse en effet mon pays et le monde avec les yeux ouverts. Et cela se reflète évidemment dans mes films, mais pas toujours de façon directe. J’intègre la politique en fond. Dans Timm Thaler, je dépeint un système qui prive les individus de leur humanité. Dans Gundermann, j’essaye de montrer comment quelqu’un devient un traître à cause de ses idéaux politiques dans un système compliqué. Il y a beaucoup d’approches différentes, mais je crois que quand on veut raconter de façon très précise l’histoire des Hommes et des pays, cela est forcément politique.

L’humain se trouve dans l’autre.

Oui (rires).

Célébrer la vie avant tout...

Je suis en fin de compte très optimiste même si le monde ne nous laisse pas beaucoup espérer. Je ne voudrais pas que les spectateurs quittent le cinéma avec la sensation que ça ne vaut pas la peine d’aller à nouveau dans la rue. Le meilleur exemple est peut-être la fin de Pour Lui. Le personnage meurt après une longue maladie, il a une tumeur au cerveau. Il meurt entouré de ses proches. C’est une scène très concentrée, très intimiste, et sa fille qui dit comme dernière phrase : « maintenant je dois aller à mon entrainement ». La vie continue, oui.

En essayant de déceler la cohérence de votre oeuvre, particulièrement éclectique dans ses sujets et ses formes, on distingue cette importance que accordez à la notion de dignité. Comment les personnages peuvent la défendre dans des situations fortes, parfois extrêmes

Les films que j’ai tourné ont effectivement des formes différentes. J’ai réalisé des films avec une narration classique, mais aussi comme nous l’évoquions, totalement improvisés. La chose la plus importante pour moi, avant tout, c’est de parler de façon exacte et différenciée des êtres humains. Je n’aime pas les jugements trop rapides et j’aime bien quand je vois sur l’écran des personnes qui sont comme moi. Questionnant la notion de courage, de bonheur.

J’aime quand on se voit comme dans un miroir et que l’on se dise « oui, moi aussi je suis comme ça ». C'est à la fois si compliqué et si simple. Il faut aimer les sujets que vous filmez. Aimer l'humain qui se dresse face à vous, dont vous racontez l’histoire.

Timm Thaler, film totalement en marge dans votre filmographie, semble avoir été pour vous l’occasion de saisir et questionner autrement ce motif inhérent à vos films : celui de la recherche, de la construction de l’identité. Son évolution, ses transformations. Empiété, si l’on puis dire, par ces cataclysmes politiques, sociaux, nuisant à une certaine joie de vivre… 

C’est drôle ce que vous dites, parce que c’est un film pour enfant. Et effectivement, il y a beaucoup de profondeur et de critique du capitalisme là dedans. Car on parle de « valeurs », d’identité. La vente de ses valeurs. Renoncer au rire c'est renoncer à son humanité. Et raconter cette histoire en tant que pur divertissement pour les enfants m’a beaucoup intéressé. La plupart de ce genre de films en Allemagne sont tout simplement ridicules. Très colorés, très beaux, mais ils ne racontent rien. J’ai pensé que ce serait beaucoup plus beau de faire un film pour les enfants qui les ferait sortir du cinéma en leur faisant comprendre quelque chose du monde. En les ouvrant à la réalité.

"inciter à entrer dans un monde et à le regarder avec un nouveau regard"

Et à contrario, votre film Wolke Neun présente des scènes d’une simplicité éblouissante, à partir d’un sujet qui pourrait portant laisser imaginer des instants d’une certaine dureté…

J’ai fais ce film en étant en colère contre un autre film, je n’en pouvais plus de cette représentation insupportable qu’on pouvait se faire des personnes âgées. Comme s’ils ne pouvaient plus avoir de rapport sexuels, ne plus s’aimer. Et surtout, ne plus tomber amoureux. À soixante dix ans la vie n’est pas finie, beaucoup de choses peuvent encore arriver Alors c’était finalement un réflexe, j’ai voulu réagir. Dans Gundermann, c’était le désir de raconter quelque chose sur un personnage aussi déchiré, avec autant de facettes, qui était un artiste, un chanteur, un communiste, qui a écrit des chansons formidables. Ce sont ces « clivages », ces ambiguïtés qui m’inspirent. Pour revenir à Tim Tharle, c’est un film qui a réalisé un  de mes rêves d’enfance : Mettre en scène un conte politique et pour les enfants. 

Vous évoquez très peu vos inspirations cinématographiques. Quelles sont les fondements de votre cinéphilie ? Vous semblez vous attacher à un certain impressionnisme. Comme votre film Septième Ciel qui emprunte cet esthétique. Une sorte de partie de campagne gérontophile (rires).

(Rires) Oui, Renoir a évidemment été au coeur de mes inspirations pour ce film. Mais aussi les frères Dardennes, Ken Loach. Ce sont des collègues que j’estime tout particulièrement, Jim Jarmush dans ses premiers films. Truffaut, aussi, évidemment. Ayant grandi en Allemagne de l’Est, je pourrais aussi vous faire une longue liste de cinéastes d’Europe de l’Est…

Votre cinéma n’est-il pas alors en cela pour vous un moyen de sceller l’Histoire, celle d’un peuple, d’une génération ou tout simplement d’une famille, le temps d’un film ? 

Je ne crois pas que l'on puisse réellement sceller quelque chose. Et même que l’on puisse y prétendre. Il faut plutôt les ouvrir. Ouvrir le regard. En Allemagne on lutte contre les clichés sur le plan politique. En ce moment il y a beaucoup de discutions entre l’Allemagne de l’Ouest et l’ancienne Allemagne de l’Est débordant de préjugés. Et je crois que lorsqu’on essaye de regarder de plus près dans un film et que la réalité est montrée de façon plus différenciée comme on l’a fait avec gundermann, cela aide à ouvrir la discussion et à mieux se comprendre. 

Je parlais de « sceller » l’Histoire avant tout dans le temps. Le temps scellé. Sur une surface sensible, le temps d’un film.

Un film peut en effet inciter à entrer dans un monde et à le regarder avec un regard nouveau. Un film sans spectateurs n’a aucune valeur, il doit se déployer dans leurs yeux. Le spectateur doit emporter le film dans sa vie, dans son monde, c’est pourquoi de façon très subtile, un film peut influencer la vie quotidienne en modifiant le comportement des gens les uns avec les autres. En scellant le temps, oui.

Un déploiement poétique, avant tout.

Oui, mais aussi par le fait qu’on s’identifie au caractère du personnage. On essaye de s’identifier, d’entrer en lui. Ils vivent des choses qu’eux-mêmes ne doivent pas vivre de façon directes. On peut s’imaginer être sur le Titanic, on peut réfléchir sur la façon dont on se serait comporté, « est-ce que j’aurai saisi un enfant pour le mettre dans un canot de sauvetage ou est-ce que j’aurai sauvé quelqu’un ? ». Et on peut y réfléchir en ayant les pieds au sec. (rires)

Vous aimez mettre en scène des situations presque insupportables (je pense par exemple à cette scène dans le Temps des Rêves (Als wir träumten, ou un jeune rejette les avances d’une femme en manque d’affection), ou a certaines séquences de Pour lui… 

Le désir est quelque chose que l’on porte tous en nous. Et la plus part des gens ont la sensation qu’ils auraient aimés avoir plus d’amour, d’avoir un plus grand morceau du gâteau de la vie et du désir des autres. Je crois qu’on les comprend très bien au cinéma. Et le cinéma, en soit, est un lieu de rêve. Le temps de nos rêves commence dans un cinéma qui a brûlé, le projecteur s’allume et puis on laisse défiler la vie. Le cinéma est un lieu de magie. Ces scène insupportables constituent une partie de cette magie.

"Le temps de nos rêves commence dans un cinéma qui a brûlé"

"la patrie est là où le souvenir à connaissance des lieux"

J’ai lu certaines interviews où vous vous remémorez une jeunesse solitaire et malheureuse. Alors je me demande si c’est un point d’appui pour le contexte et le propos de la plupart de vos films ? 

Ma jeunesse n’était pas si solitaire et si malheureuse, ce n’était en réalité pas aussi terrible. Non, j’ai eu une enfance très protégée, mes parents on très tôt divorcés mais en RDA j’avais une vie assez protégée et je ne dirais pas que j’étais malheureux. Mais il est effectivement vrai que jusque en 1989 j’ai vécu en RDA. Ce qui est évidemment quelque chose de marquant. C’est une phase très importante de ma vie. C’est peut-être pourquoi je raconte toujours des histoires sur ce pays. Il y a un proverbe Allemand qui dit, et je ne sais pas de qui c’est, que « la patrie est là où le souvenir à connaissance des lieux ». Et mon souvenir de ces vingt six premières années est l’Allemagne de l’Est. Et maintenant, depuis un peu plus de temps, la grande Allemagne réunifiée. 

J’allais vous dire que la solitude et l’ennui rapprochaient, comme Chris et Helen dans Grill Point.

Grill Point est vraiment une traduction stupide (rires), le vrai titre est Halbe Treppe, soit « au milieu de l’escalier, pas en haut et pas en bas ». 

Dans l’entresol.

Oui. Et vous avez raison, c’est une histoire de deux couples qui se sont quelque part arrêtés au milieu de leur vie, ils doivent se réorganiser, mais le lieu où ils se trouvent est effectivement un lieu où l'on s’ennuie et où l'on a la sensation que la vie se passe ailleurs. On est toujours mécontent et l'on souhaite que les choses s’améliorent. Jusqu’au moment où les personnages comprennent que tout cela dépend d’eux, que les choses ne s’améliorent pas d’elles-mêmes. 

Avec près de 30 films au compteur en 30 ans de carrière, que retenez vous ? Quel conseil pourriez vous offrir à un jeune cinéaste ?

Ne pas avoir peur du risque. Si on a peur du risque, si on ne veut jamais se tromper, on s’est déjà trompé. Il faut toujours avancer vers un territoire inconnu. Avec chaque film on devrait essayer des choses que l'on a encore jamais faites. Et cela veut évidemment dire qu’on peut échouer. Mais si cette possibilité d’échouer n’existe pas, ce n’est même pas la peine d’essayer. Il y a un très joli mot de Beckett qui dit « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Echoue encore. Echoue mieux.» 

"Ne pas avoir peur du risque"

Festival du Cinéma Allemand 2018

Du 3 au 9 octobre 2018 à l'Arlequin

Remerciements à Alexandra Faussier, Fanny Garancher

et Mariette Rissenbeek

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